Liste des abonnées au téléphone de la rue Brzeska

Une rue témoin de l’avant guerre

La rue Brzeska est située dans le quartier de Praga.
Parmi ceux qui s’intéressent à la Varsovie ancienne et qui poussent un peu plus loin que les circuits touristiques habituels, il est des rues qui restituent encore ce qu’était la Varsovie populaire d’avant guerre, aussi bien polonaise que juive. La rue Brzeska, située non loin de la gare de l’est (Warszawa Wschodnia) offre cette sensation. Pourtant il est difficile de se faire une idée devant le spectacle de ces nombreux immeubles centenaires délabrés où la plupart des crépis, des façades, stucs et détails architectoniques ont disparu sous l’effet du temps.

La rue Brzeska dans le quartier de Praga
La rue Brzeska dans le quartier de Praga (Cliquer pour agrandir)

Quand on analyse le répertoire téléphonique tel qu’il était composé un an avant la guerre, on se rend compte de la structure de cette micro-société qui peuplait la rue Brzeska et de la variété des métiers qu’on y exerçait. A la lecture des noms des abonnés du téléphone, on apprend qu’environ 30% de ses habitants étaient juifs, certainement morts quelques années plus tard au ghetto de Varsovie, sur l’autre rive, ou à Treblinka.

Ci-dessous la liste de tous les abonnés au téléphone de la rue Brzeska pour la période 1938-1939 :
Formation militaire des chemins de fer, Brzeska 2,
Jastrzębski Leon, Brzeska 2 – Pédiatre,
Machowski Mieczysław, Brzeska 2,
Mizerski E, Brzeska 2 – Ingénieur, responsable de la circulation,
Stawiński Wincenty, Brzeska 2 – Chef de caisse de la gare de l’est,
Sadowski Jakub Mirosław, Brzeska 2,
Liszka Franciszek, Brzeska 3,
Łuczyniec W, Brzeska 3 – Menuiserie,
Szewczenko Mikołaj, Brzeska 3 – Café,
Zeldeman Izrael, Brzeska 3 – Café
Blech Feliks et Mazur Henryk, Brzeska 4 – Garage
Gzell Jan, Brzeska 4,
Société de lutte contre la tuberculose, Brzeska 4 – (antenne),
Adelson Dawid, Brzeska 5,
Markusfeld Jakub, Brzeska 5 – Electricien,
Edelszein, Brzeska 5 – Docteur,
Szpecht B, Brzeska 5 – Docteur,
Jagoda Abram, Brzeska 5 – Restaurant,
Siedlecki Moszek, Brzeska 5,
Skowronek Szyja, Brzyska 5,
Bromke Eugenia, Brzeska 6 – Dentiste,
Skolimowska-Kotkowska Maria, Brzeska 6 – Docteur,
Kamiński Wincenty, Brzeska 6,
Wróbel G, Brzeska 6,
Dybowska-Brodzic Irena, Brzeska 6 – Articles peinture et dessin,
Hoffman Dawid, Brzeska 6,
Kluczyk Antoni, Brzeska 6 – Fonderie de métal,
Lachs H, Brzeska 6,
Leoniak Adam, Brzeska 6 – Epicerie et produits laitiers,
Dépôt de l’embranchement ferroviaire de la gare de l’est, Brzeska 6a,
Buda Pejsach, Brzeska 7,
Kirshenbaum Chil, Brzeska 7,
Poremba Leon, Brzeska 7 – Fabrique de clous,
Szpajzmann Aron, Brzeska 7,
Żelazkiewicz K, Brzeska 7 – Manufacture de montres,
Bedzak P, Brzeska 8 – Epicerie,
Grynberg Gustawa, Brzeska 8 – Epicerie,
Beeger Jan, Brzeska 8 – Parfumerie, pharmacie,
Grossiste de charbon de Praga, Brzeska 8,
« Koło Prażan », Brzeska 9 – Commerce de marchandises pour hommes et femmes,
Flancreich Frères, B et M, Brzeska 10 – Vente d’articles en métal,
Naparstek Joel, Brzeska 10,
« Tomchaj-Anyim », Brzeska 10 – Cantine pour chômeurs,
Wajntraub Icek, Brzeska 10 – Société de transport,
Hejnikowski Jan Antoni, Brzeska 11,
Handwol Sz, Brzeska 11,
Mozelman Chaim, Brzeska 11,
Antenne sanitaire de l’hôpital des chemins de fer, Brzeska 12,
Buda Chaim, Brzeska 13,
Kronenberg Abram, Brzeska 13 – Salon de thé,
Prydrychewicz Adam, Brzeska 14a – Juge,
Wiszniewski D, Brzeska 14a,
Sirota B, Brzeska 14,
Débit de boissons, Brzeska 15-17,
Brykier P, Brzeska 16 – Menuiserie, ébénisterie,
Hechtkopf Jankiel, Brzeska 16,
Ryngelblum L, Brzeska 16, Café,
Szwacwald Samuel, Brzeska 16 – Pharmacie,
Mazur Karolina, Brzeska 17 – Parfumerie,
Turowicz Jadwiga, Brzeska 17,
Ziółkowski Stanisław, Brzeska 17 – Chirurgien,
Szefer Oskar, Brzeska 17a – Masseur diplômé,
Oporski P, Brzeska 18 – Volailler,
Pikon Szlama, Brzeska 18,
Tenenbaum I, Brzeska 18 – Matériaux de construction,
Bertman Henryk, Brzeska 20,
Brykier P, Brzeska 20,
Kobyłka Chil, Brzeska 20,
Bursztyn M, Brzeska 20 – Magasin de volailles,
Lerer M, Brzeska 20 – Vêtements de marque,
Sznek H, Brzeska 20,
Ostaszewska Marja, Brzeska 20,
Mozelman Józef, Brzeska 21,
Rozenblit Matias, Brzeska 21,
Miganowicz Franciszek, Brzeska 23 – Vêtements pour hommes et femmes,
Sobol Pinkus, Brzeska 23,
Stegiński Teodor, Brzeska 23 – Vendeur de volailles,
Bertman H, Brzeska 25 – fabrique ciment, chaux, argile réfractaire.

TOMCHAJ–ANYIM (Brzeska 10) était une association créée en 1920 d’aide pour les juifs pauvres et sans emploi qui a fonctionné jusqu’au déclenchement de la guerre.
Le livret (polonais) qui présente les statuts de l’association est visible en ligne à la bibliothèque de l’université catholique de Lublin, mot-clé TOMCHAJ–ANYIM.

L’annuaire téléphonique de Varsovie d’avant guerre

Effectuer une recherche ciblée

Vous souhaitez effectuer une recherche des abonnés du téléphone pour un immeuble précis dans l’annuaire de Varsovie pour la période 1938-1939, vous pouvez me contacter.

Annuaire des abonnés du téléphone de Varsovie pour la période 1937-1938
Annuaire des abonnés du téléphone de Varsovie pour la période 1938-1939

Les fondations de l’ancien café Sztuka

Sous les pavés, les briques et l’Histoire

Dès que l’on gratte un petit peu sous les pavés ou l’asphalte de Varsovie, l’histoire et les images du passé resurgissent.
Les travaux qui ont actuellement lieu dans le petit parc qui se trouve devant le cinéma Muranów ont mis au jour des éléments de fondations des immeubles qui se trouvaient aux numéros 1 et 3 de la rue Przejazd, une rue aujourd’hui disparue.

Fondations d'immeubles de l'ancienne rue Przejazd
Fondations d’immeubles de l’ancienne rue Przejazd (Cliquer pour agrandir) © www.shabbat-goy.com

Les fondations de l’immeuble qui était situé au numéro 1 de la rue Przejazd et qui faisait l’angle avec la rue Leszno (actuelle avenue Solidarité – Solidarność) par sa façade située au numéro 2 ont été mises au jour.
Le grand immeuble de style classique a été édifié vers les années 1791-1792 pour le compte du propriétaire et marchand de bières Karol Martin au temps du roi Stanisław August. La façade la plus imposante donnait sur la rue Leszno. Durant l’entre-deux guerres, cet immeuble qui avait perdu son architecture originale, et qui disposait de deux cours intérieures abritait un café, le cinéma Era ainsi que le restaurant-Bar Central de Izaak Gertner.
Dans l’immeuble Martin du numéro 2 de la rue Leszno, durant la seconde moitié du XIXème siècle, se trouvait le café de Maria Dębska. Ensuite, avec le retour de l’indépendance après la première guerre mondiale, l’immeuble abrita l’Association des artistes de scène juifs, une bibliothèque, une salle de conférence et un club. Egalement un café tenu par Izaak Ajzenberg. Il y avait aussi le cinéma Riviera qui exista jusqu’au début de la guerre (qui succéda au cinéma Era).

Leszno 2 - Café Sztuka durant le ghetto
Leszno 2 – Café Sztuka durant le ghetto (Cliquer pour agrandir) © ISPAN

Pendant la guerre, l’immeuble se retrouva inséré à la limite est du ghetto nord, où se trouvait une des portes d’accès principales qui fonctionna de novembre 1940 jusqu’à février 1942.
L’immeuble abrita le café Sztuka qui s’était installé dans les anciens locaux du restaurant de Izaak Gertner. Le café se présentait sous la forme d’un cabaret littéraire où se produisirent les pianistes Władysław Szpilman (le pianiste du film de Roman Polański qui avait abandonné ses concerts au Nowoczesny (le Moderne) pour venir jouer au café Sztuka, et Artur Goldfeder, les pianistes jouant également en duo, la célèbre chanteuse d’avant-guerre Wiera Gran (Weronika Grinberg), également l’auteur et poète Paula Braun, l’actrice et chanteuse Diana Blumenfeld, la chanteuse Marysia Ajzensztadt, le poète
Andrzej Włast (Gustaw Baumritter), le poète et auteur Władysław Szlengel et bien d’autres. Là se réunissaient une intelligenstia juive assimilée. Le café Sztuka devint l’un des lieux de la vie musicale et littéraire dans le ghetto.
Szpilman écrivit la célèbre chanson « Son premier bal (audio ♫) » qui fut interprétée par Wiera Gran.
Le café était composé d’une salle de concert et d’un bar.
Durant cette période tragique du ghetto, il régnait au café Sztuka une ambiance quelque peu hors du temps, « une sorte de snobisme, d’aristocratie, d’élégance factice » rapporte Mary Berg dans son journal du ghetto.

Maria (Marysia) Ajzensztadt (1921-1942)

Elle était la fille de Dawid Ajzensztadt, le dirigeant des chœurs de la synagogue Nożyków et de la grande synagogue de Varsovie. Son répertoire englobait aussi bien la chanson populaire que des arias d’opéra. Elle était aussi pianiste, instrument qu’elle étudia avec Maria Bar puis avec Zbigniew Drzewiecki. Au cours de l’année 1940, la famille envisageait de partir à l’étranger, mais le ghetto fut définitivement bouclé en novembre 1940. Dès cette période, elle débuta comme chanteuse professionnelle et sa voix devint célèbre dans le ghetto à tel point qu’elle fut surnommée le rossignol du ghetto. Szpilman, le pianiste, dit par la suite que si elle avait survécu à la guerre, elle aurait été connu par des millions d’auditeurs. Elle était accompagnée par Ignacy Rosenbaum et parfois Ruth Zandberg. Son timbre de voix la classait parmi les sopranos lyriques, avec une couleur inhabituelle. Malgré son jeune âge, son large répertoire pouvait aborder des pièces de Schubert, Mendelssohn, Schumann, Puccini, Verdi, Mozart, Rossini, Rimski-Korsakov. Son talent était infiniment reconnu et les éloges pouvaient se lire dans la Gazette juive (Gazeta Żydowska). De même que sa beauté et ses traits de caractère étaient très appréciés.

Marysia Ajzensztadt
Marysia Ajzensztadt

Durant la période du ghetto, elle se produisit au Femina (rue Leszno 35) puis au café Sztuka (rue Leszno 2).
Marysia Ajzensztadt est morte dès les premiers jours des grandes aktions de déportation d’août 1942. Elle aurait été tuée lors de la séparation avec son père et sa mère sur la rampe d’Umschlagplatz, lorsqu’elle aurait accouru auprès d’eux alors qu’on les poussait vers le wagon.

Leszno 2, Cafe Sztuka - Marysia Ajzensztadt
Leszno 2, Cafe Sztuka – Marysia Ajzensztadt (Cliquer pour agrandir) © Bundesarschiv Koblenz

L’immeuble Leszno 2 abritait aussi le centre Centos, l’oganisation centrale pour la protection des orphelins. L’organisation avait établi durant l’entre-deux guerres une maison de repos et une autre pour les enfants, ainsi qu’une institution de médecine et organisait aussi des colonies pour l’été. Durant l’occupation et la période du ghetto, le centre Centos était dirigé par l’avocat Briański puis le docteur Adolf Berman et Józef Barski. De nombreuses autres personnalités s’investissaient dans l’organisation dont Yehudit Ringelblum, la femme de Emanuel Ringelblum. Selon des données datant de 1942, l’organisation Centos fournissait une centaine de points de distribution qui alimentaient 45 000 enfants du ghetto.
L’immeuble se trouvait à une centaine de mètres de la grande synagogue Tłomackie.

Le café fut fermé durant les déportations de l’été 1942. Le bâtiment fut partiellement incendié durant l’insurrection du ghetto. Il abrita ensuite des combattants lors de l’insurrection de Varsovie en 1944, période durant laquelle Marek Edelman s’y trouva quelques temps. Les ruines du bâtiment furent détruites avec d’autres aux alentours en 1946 avec le début de la reconstruction et l’élargissement de la rue Leszno qui fut transformée en avenue.
Sztuka signifie l’Art.

Diverses vues des fondations


Cartes de localisation

Liste des abonnés du téléphones du 2 rue Leszno – Annuaire 1938-1939
Bellman Icek
Blejwas Racja, confiserie
Gertner Izaak, restaurant
Goldsztejn A., atelier d’électrotechnique
Kino Riviera, cinéma
« Polo », vente de bougies et de savons
Sztark A., vente de papier, matériel de bureau et de livres comptables

Une partie des sources présentées ici provient des ouvrages de Jacek Leociak et Jerzy Majewski