Wiera Gran, la diva devenue paria

Les jeunes années

Wiera Gran, de son vrai nom Dwojra Grynberg est née à Białystok le 20 avril 1916, enfin, probablement née là car on ne le sait pas exactement. Elle était la fille de Eliasz Grynberg et de Luba Kaplan, et la plus jeune sœur de Hinda (Helena) et de Maryam (Maryla). Białystok, grande ville du nord-est où vivait une importante communauté juive était alors sous domination russe, comme toute la partie orientale de la Pologne. Après la fin de la première guerre mondiale, la famille partit s’installer à Wołomin, une ville située à une vingtaine de kilomètres à l’est de Varsovie, là elle fréquenta l’école élémentaire juive. Après la mort du père, Eliasz, la mère et ses filles partirent s’installer à Paris; elles revinrent à Wołomin à peine deux années plus tard. Dwojra intégra alors l’école primaire. En 1931, la famille déménagea une nouvelle fois et alla s’installer à Varsovie, rue Elektoralna, une rue située au sud du quartier juif de Muranów. A 17 ans, elle termina ses études et entra à l’école de danse de Irena Prusicka qui dirigeait alors l’une des trois écoles de danse les plus réputées de Varsovie. C’est en février 1934 qu’elle fit ses débuts dans la chanson.

La naissance d’une étoile

Sa carrière démarra sur les chapeaux de roues, et curieusement Dwojra commença à chanter depuis les coulisses du cabaret Paradis situé dans le quartier de Nowy Świat, car elle portait un plâtre suite à un accident d’automobile, mais surtout parce qu’elle était aussi terrifiée à l’idée de chanter devant un public. On voulait également éviter certains problèmes car elle était encore mineure. C’est le 1er février 1934 qu’elle se produisit pour la première fois sous les feux de la rampe, face au public. Sa prestation fit sensation. Le cabaret était alors sous la direction musicale du compositeur Julian Front.

Wiera Gran
Wiera Gran (Cliquer pour agrandir)

L’une de ses premières chansons entendue par le public était Tango Brazylijskie, le tango brésilien. Elle enregistra un premier disque en 1934 pour la fameuse maison de disques de Varsovie Syrena Elektro dirigée par Juliusz Feigenbaum. C’est à partir de ce moment là qu’elle prit le nom de scène de Wiera Gran. Wiera Gran offrait une tessiture de voix de type contralto avec un timbre chaud, c’est à dire plutôt grave. Elle s’installa avec sa mère dans un appartement dans un immeuble situé 40 rue Hoża, dans un des quartiers plutôt huppés de la capitale. Tout au long de sa carrière musicale, avant et après la guerre, elle chanta également sous d’autres noms de scène comme Wiera Green, Sylvia Green, Mariol, Vera Gran, Weronika Tomaszewska, Weronika Gacka.

Disque de Wiera Gran enregistré dans les studios de Syrena Elektro à Varsovie
Disque de Wiera Gran enregistré dans les studios de Syrena Elektro à Varsovie (Cliquer pour agrandir)

En 1936, Edward Kurtz (Eddie Court), un compositeur d’origine juive, écrivit pour elle les chansons Pamiątka (souvenir) puis List () (la lettre). Elle se produisit au cabaret Paradis jusqu’en 1938. Parallèlement, dès le 28 mars 1937, elle joua au théâtre Wielka Rewia (la grande revue) qui se trouvait alors rue Karowa (la rue de l’hôtel Bristol), et où on jouait des opérettes, des comédies musicales et des ballets. Le poète Julian Tuwim et le compositeur Marian Hemar, tous deux d’origine juive, participaient aux créations. Elle se produisit également à la radio polonaise dans l’émission Podwieczorku przy mikrofonie (qui pourrait se traduire par l’heure du thé, goûter, près du micro), au cabaret Instytut Propagandy Sztuki (IPS, l’institut de propagande des arts), aux cafés Sztuka i Moda, Bagatela et au café Vogue de la rue Złota. On la vit également se produire sur d’autres scènes, à Łódź, à Cracovie, en Poméranie. Lors de chacune de ses prestations elle pouvait gagner entre 25 et 150 złoty, et 300 lors de chaque passage à la radio. Elle se produisit également à Lwów (Lviv) et à Brześć (Brest) villes alors polonaises et aujourd’hui respectivement situées en Ukraine et en Biélorussie. Elle devint alors très célèbre, ses chansons portées sur les scènes et diffusées sur les ondes firent d’elle une grande artiste reconnue du monde musical et très appréciée du public de cette Pologne d’avant guerre.
Entre les années 1938 et 1939, elle enregistra également pour la maison de disques française Odeon. Ici un enregistrement original () sur disque 78 tours dont on peut écouter 2 chansons dans la vidéo ci-dessous; Gdy miłość zapuka do drzwi (Quand l’amour frappe à la porte) et Księżyc i ja (la lune et moi). Cet enregistrement fut le dernier réalisé par Wiera Gran avant le déclenchement de la seconde guerre mondiale.

En 1938, elle enregistra entre autres la chanson () à succès Tango Notturno, un titre créé en 1937 sur une mélodie du compositeur allemand Hans-Otto Borgmann et des paroles de Józef Lipski et du journaliste et poète d’origine juive Władysław Szlengel qui écrivirent ensemble les paroles de nombreuses chansons d’avant guerre. Egalement un autre succès, Zawołaj mnie () (Appelle-moi) créé en 1924 sur une musique de George Gershwin et sur des paroles de Marian Hemar.
Cette même année, elle participa au tournage du film On a Hajm (Bezdomni – sans abri) tourné en langue yiddish, sous la houlette du metteur en scène Aleksander Marten (Marek Tennenbaum), film dans lequel jouait également Ida Kamińska, grande actrice de la scène théâtrale juive, plus tard directrice des théâtres juifs de Wrocław, de Łódź et de Varsovie.
Wiera Gran en 1939
Wiera Gran en 1939 (Cliquer pour agrandir)
Wiera chantait plusieurs titres dont Libe mame, libe mameniu (). Ce fut le dernier film d’avant guerre tourné en langue yiddish. A l’été 1939, Wiera Gran avait déjà enregistré une soixantaine de chansons gravées sur une vingtaine de disques.

La guerre et le ghetto

Au déclenchement de la seconde guerre mondiale, Wiera Gran se trouvait à Lwów où elle se produisait au cabaret Palace et aux théâtres Marisieńka et Stylowym. Elle se maria avec Kazimierz Jezierski, un médecin juif qui l’avait déjà prise sous sa coupe, à la mort de son père, il avait 2 ans de plus qu’elle. Elle rentra à Varsovie en 1940, mais sa mère et elle furent expulsées de leur appartement par les allemands. Elle partit pour Cracovie où elle se produisit sur la scène du cabaret Polonia. C’est en mars 1941 qu’elle revint à Varsovie et qu’elle entra volontairement dans le ghetto, après avoir monnayé son passage, afin de rejoindre sa mère et ses sœurs qui se trouvaient là. Son mari était resté caché dans la zone aryenne et continua à vivre grâce à de faux papiers.
Dès l’enfermement des juifs de Varsovie en novembre 1940, la vie s’organisa sous la houlette du Judenrat afin de répondre au mieux aux attentes des 350 000 juifs qui se retrouvèrent entassés dans le ghetto. A côté des urgences à apporter en terme de logements, de nourritures et de soins, une nouvelle vie s’organisa tant bien que mal, plutôt mal le temps avançant, dans ce monde clos avec ses rues encombrées de gens déracinés faisant du troc de leurs miséreuses affaires afin de pouvoir acheter sur des marchés improvisés un bout de pain, quelques légumes à ramener au logis. Toutes les catégories sociales juives dont certaines qui s’ignoraient avant la guerre se retrouvèrent liées ensemble vers un même destin. Il se recréa dans le ghetto des points de rencontre où se retrouvèrent artistes, écrivains, journalistes, poètes et intellectuels, on mit en place des centres dédiés à l’apprentissage, à l’éducation, et ce malgré les interdictions, des foyers religieux se recréèrent et rassemblèrent des juifs orthodoxes, hassidiques. On essaya de réinstaurer un semblant de vie et d’humanité dans ce qui allait devenir un mouroir à ciel ouvert. Les juifs plus ou moins aisés se retrouvaient dans des restaurants qui parvenaient à s’approvisionner depuis le côté aryen, ou dans des cafés et plusieurs cabarets d’avant guerre qui s’étaient retrouvés confinés dans le ghetto.
C’est d’abord au Melody Palace que Wiera Gran commença à se produire, peu de temps après qu’elle eut rejoint sa famille, puis au café Sztuka du 2 de la rue Leszno qu’elle commença à chanter, en polonais et en yiddish. Le café était principalement fréquenté par des intellectuels, c’était alors un des lieux les plus populaires du ghetto. On y jouait pas seulement de la musique mais on y donnait aussi des sketchs, on y comptait des histoires, notamment sur la police juive, sur le Judenrat. Non loin de là, de l’autre côté de la rue, au numéro 13, se trouvait le siège de la collaboration juive qui était dirigé par Abraham Gancwajch et qui travaillait très étroitement avec la police juive et sous les ordres de la Gestapo. Il est très probable que des membres aient fréquenté le café, mais aucun témoignage ne l’a confirmé.

Le pianiste et compositeur Władysław Szpilman
Le pianiste et compositeur Władysław Szpilman (Cliquer pour agrandir)
Wiera Gran était accompagnée par deux pianistes qui jouaient souvent en duo, Adolf Goldfeder et Władysław Szpilman. Elle collabora étroitement avec ce dernier qui lui composa une chanson d’une durée de 15 minutes tirée d’un thème de l’opéra Casanova du compositeur polonais Ludomir Różycki sur des paroles écrites par le poète Władysław Szlengel et qui s’intitulait Jej pierwszy bal (Son premier bal).
Władysław Szpilman est aujourd’hui connu du grand public grâce au film de Roman Polański, Le Pianiste.
Vue du café Sztuka avec Marysia Ajzensztadt
Vue du café Sztuka avec Marysia Ajzensztadt (Cliquer pour agrandir) © Bundesarschiv Koblenz
Wiera Gran ne portait jamais le brassard à l’étoile de David quand elle était dans le café Sztuka. Le café ne désemplissait pas à ce moment là. Sa collaboration avec le pianiste dura une année et demi jusqu’en août 1942. Cependant une animosité s’installa par la suite entre eux, on ignore si c’est elle qui l’avait recommandé pour venir jouer au piano au café Sztuka. D’autres artistes se produisirent également, comme la chanteuse Marysia Ajzensztadt. Wiera Gran était alors surnommée Magnes.
Au centre sur le mur, une affiche avec le nom de Wiera Gran, dans le ghetto de Varsovie
Au centre sur le mur, une affiche avec le nom de Wiera Gran, dans le ghetto de Varsovie (Cliquer pour agrandir)
Dans ses entretiens qu’elle tînt au milieu des années 2000, elle raconta qu’elle créa un orphelinat dans un appartement qu’elle avait loué afin de recueillir des enfants du ghetto et qu’elle gagna de l’argent pour leur acheter de la nourriture et des vêtements. Elle récoltait cet argent sans en regarder la provenance, que ce soit même de la part de voleurs et de membres de la police juive. Elle rapporta qu’un boulanger du nom de Blajman lui fournissait des pains et des rations. Elle organisa des concerts afin de pourvoir aux besoins de l’orphelinat, également des soirées et elle chanta une ou deux fois rapporta-t-elle au domicile d’agents de la Gestapo ou de membres de la police juive, on ne sait pas exactement. Elle avait alors peur de refuser. Un certain Szymowicz, un collaborateur juif, l’aborda dans la rue et lui demanda de chanter chez lui à l’occasion d’une soirée qu’il organisait avec des invités. Prétextant qu’elle n’aurait pas de piano pour l’accompagnement, elle essaya de décliner la demande mais il lui rétorqua qu’il l’accompagnerait à l’accordéon. Elle accepta alors pour une somme de 500zł qu’elle consacra aux enfants.
Dans le courant 1941, Wiera Gran se produisit sur la scène du Femina de la rue Leszno dans la revue Szafa gra écrite par Jerzy Turandot, un célèbre auteur, poète et dramaturge, et dans laquelle se produisaient les acteurs Michał Znicz, Stefania Grodzieńska et Dianą Blumenfeld. Les bénéfices des représentations furent versés à l’orphelinat de Janusz Korczak.
Plusieurs artistes qui s’étaient produits dans des cabarets ou des soirées organisées par l’occupant ou des membres de la collaboration furent condamnés à mort par la résistance polonaise et juive. Une même sentence fut proclamée à l’encontre de Wiera Gran. A l’époque du ghetto, jusqu’au printemps-été 1942, se côtoyaient alors deux types de population. La première englobait l’immense majorité des juifs qui vivaient dans la misère et le besoin, c’est bien sûr celle que l’on voit dans les archives d’époque, cette foule immense qui marche dans les rues, se presse sur les étals des marchés où on ne trouvait pas grand chose, celle qui mourait sur les trottoirs; et une autre frange de cette population juive qui elle faisait au mieux pour retrouver, de manière assez artificielle, et surtout avec l’aide d’argent qu’elle possédait, une vie moins miséreuse. C’est cette clientèle qui fréquentait les lieux de spectacles du ghetto et qui arrivait à s’approvisionner sur le marché de la contrebande. Elle était amenée à croiser, ou à côtoyer pour certains, des personnes peu recommandables comme les contrebandiers, les maîtres chanteurs, les collaborateurs qui faisaient affaire avec la Gestapo, certains membres de la police juive qui jouissaient d’une grande autonomie à l’intérieur du ghetto, ou certains membres du Judenrat.

Wiera Gran quitta le ghetto le 2 août 1942 en passant par le tribunal situé également rue Leszno, avec l’aide de son mari. C’était durant la période des grandes déportations et de la liquidation du petit ghetto. Le tribunal qui était exclu de la zone de confinement ne communiquait avec la zone aryenne que par son entrée sud donnant sur la rue Biała qui était bordée de part et d’autre par le mur du ghetto. Dans cette rue et aux abords sévissaient des dénonciateurs polonais (Szmalcownik). Cependant, le tribunal fut durant cette période l’un des lieux de passage de nombreux juifs qui réussirent à s’exfiltrer du ghetto, généralement en soudoyant des intermédiaires avec de l’argent ou des objets de valeur. Elle laissa derrière elle sa mère et ses sœurs qui plus tard furent déportées vers Treblinka où elle moururent. Elle partit se réfugier avec son mari à Babice, une localité située au sud de Varsovie. Elle teint ses cheveux en blond et prit le nom de son mari, Weronika Jezierska. Le 10 juin 1944, elle mit au monde un enfant dénommé Jerzy Zbigniew qui fut baptisé mais qui mourut trois mois plus tard, elle l’enterra elle-même. Elle resta confinée le reste de la guerre, car son visage était alors connu.
Le café Sztuka fut fermé durant les déportations de l’été 1942.
Après son évasion du ghetto, Wiera Gran fut accusée par Jonas Turkow de collaboration avec les allemands. Acteur et metteur en scène d’origine juive, durant la période du ghetto, Jonas Turkow mettait clandestinement en place des événements culturels et était responsable de l’organisation de spectacles dans le ghetto. Il fut l’un des membres qui participa à l’élaboration des archives du ghetto sous la direction de Emanuel Ringelblum.

L’accusation

A la fin de la guerre, Wiera Gran remonta sur scène à Łódź et à Cracovie, et elle apparut également au café Kukułka (le coucou) à Varsovie.
Elle se rendit à la radio polonaise afin de trouver un travail, et là elle tomba sur le pianiste Władysław Szpilman qui fut étonné de la voir vivante comme quelques autres personnes alors présentes. Il refusa de l’aider dans sa démarche et l’accusa d’avoir collaboré pendant la période du ghetto. C’est de lui qu’elle entendit pour la première fois l’accusation qui était portée contre elle. Elle se rendit chez le procureur afin de lever les soupçons. Le 30 avril 1945, elle fut arrêtée au motif d’avoir entretenu des relations avec la Gestapo. Elle fut libérée deux semaines plus tard. La direction de l’association des artistes de théâtre, de cinéma et de radio (ZASP) témoigna en octobre 1945 que Wiera Gran avait, pendant l’occupation allemande, eut un comportement irréprochable. le mois suivant, le procureur mit fin à l’enquête en raison de l’absence de preuves tangibles. Dès novembre 1945, elle se produisit à la radio polonaise lors de concerts. La commission de vérification du syndicat des musiciens acta le 20 avril 1946 que Wiera Gran n’avait pas entaché l’honneur de la Pologne et qu’elle pouvait pleinement poursuivre ses activités artistiques. Cette même année, elle réalisa des enregistrements à Poznań pour la maison de disques Odeon. En 1949, après un an et demi d’enquête (septembre 1946-novembre 1947), la cour des citoyens du comité central des Juifs polonais prononça son acquittement. Cette cour avait été saisie par Jonas Turkow afin de juger Wiera Gran, et une centaine de témoins furent auditionnés, mais aucune charge ne fut retenue. Parmi les déclarations contenues dans la documentation d’enquête figurait celle de Jerzy Turandot. Plusieurs témoignages appuyèrent cette décision, déclarant sans valeur ces accusations, faisant état de sa philanthropie et d’associer ces allégations à des règlements de compte, des rumeurs et des calomnies.
Jonas Turkow, qui était membre du Comité central des Juifs de Pologne (Centralny Komitet Żydów Polskich), enquêta sur 18 cas de collaboration de Juifs avec la Gestapo. Il était convaincu de sa culpabilité. Un témoignage reporta qu’elle avait été vue accompagnée d’un nazi dans le ghetto. Il propagea la rumeur qui allait suivre Wiera Gran. Marek Edelman, l’un des commandants de l’insurrection du ghetto était également convaincu de sa culpabilité.
Les rumeurs et les soupçons de collaboration la poursuivront toute sa vie.
De son côté, Wiera Gran affirma qu’elle avait vu Władysław Szpilman, le pianiste, portant une casquette de la police juive, participer à une rafle de juifs en vue de les amener vers Umschlagplatz. Elle précise en outre qu’elle l’avait vu de face et que ce dernier tirait par les cheveux une femme juive, durant période de l’été 1942 pendant laquelle 300 000 juifs du ghetto furent déportés vers le camp d’extermination de Treblinka.

L’après guerre

En 1946, elle se produisit à Cracovie au café Kazanowa et elle reprit les enregistrements de disques avec la firme Odeon à Poznań. L’année suivante, elle apparut à Łódź au côté de Mieczysław Fogg (Fogiel), un chanteur extrêmement connu sur la scène polonaise jusqu’à sa mort en 1990. En 1950 elle participa à une série d’émissions théâtrales diffusées à la radio. C’est cette même année qu’elle émigra en Israël et qu’elle perdit sa nationalité polonaise, mais elle se considérait toujours comme polonaise. Elle fit de nouveau face aux accusations et ses prestations furent boycottées. Comprenant que son avenir artistique serait plus qu’incertain en Israël, elle partit pour la France en 1952. Elle apparut en 1955 à l’hôtel Commodore du boulevard Hausmann à Paris. Elle déclina par la suite les avances du directeur qui la traita de collaboratrice de la Gestapo et elle se produisit dans le restaurant russe Le Dinarzade où vint la voir le roi de Jordanie durant toute une semaine. En aôut 1953, elle partit pour le Venezuela où elle donna des concerts.

Vera Gran 1958
Vera Gran 1958 (Cliquer pour agrandir) Source www.encyclopedisque.fr
De retour en France, elle collabora avec Charles Aznavour au théâtre de l’Alhambra et enregistra en décembre 1958 des titres pour le label Ducretet Thomson sous le nom de scène de Vera Gran. Elle enregistra également un disque () pour la firme Westminster aux Etats-Unis. On la vit également sur la scène de la salle Pleyel pour un récital. En 1956, elle fut invitée à se produire en Israël.
Ci-dessous un disque de Vera Gran qui interprète des chansons () de Charles Aznavour et de Jacques Brel.
Chansons interprétées par Vera Gran sur des paroles de Charles Aznavour et de Jacques Brel
Chansons interprétées par Vera Gran sur des paroles de Charles Aznavour et de Jacques Brel. Photo source BNF Gallica

A l’invitation de Marian Hemar et de Feliks Konarski, Wiera Gran chanta au théâtre Polonia de Londres. Elle se produisit sur la station Radio Free Europe dans un programme en langue polonaise, et sur des scènes en Suède, en Grande-Bretagne, au Canada, en Suisse, en Espagne.
En 1961, elle apparu dans le film Le temps du Ghetto réalisé par Frédéric Rossif. Dans la vidéo ici, on peut voir un extrait dans lequel Wiera Gran parle du ghetto.

En 1965, elle revint passer trois mois en Pologne pour des concerts et participer à une émission télévisée de fin d’année. En 1969, elle se produisit au Carnegie Hall à New York.
En 1971, elle effectua un second voyage en Israël pour se produire sur scène, mais la rumeur n’avait pas disparue, les gens boycottèrent ses spectacles et des survivants la menacèrent de venir à ses concerts en tenue de déporté. Elle tenta de rencontrer Jonas Turkow en vain. C’est après cette difficile expérience qu’elle s’arrêta de chanter. Yad Vashem refusa de recueillir son témoignage sur la vie dans le ghetto. Elle revient en France et s’attela à l’écriture d’un livre intitulé Le relais des calomniateurs et qui fut publié en 1980.
Beaucoup plus tard, Marek Edelman reconnut que les allégations qu’ils avaient portées à son encontre n’étaient pas fondées, de fait sa vision de la culpabilité de Wiera Gran fut complètement renversée.
Irena Sendler, héroïne polonaise et membre de l’organisation Żegota qui permit l’exfiltration et le sauvetage de 2500 enfants juifs du ghetto vers la zone aryenne, a rapporté en 1983 dans un document devant être utilisé par l’Institut Historique Juif en vue de la préparation d’un ouvrage sur les juifs polonais, que Wiera Gran aurait également chanté du côté aryen, au café Mocca qui était situé sur l’avenue Marszałkowska et qu’elle aurait collaboré avec la Gestapo et la cellule des collaborateurs juifs, notamment Leon Skosowski, et dont le siège se trouvait à proximité du café Sztuka, au numéro 13 de la rue Leszno.

Wiera Gran
Wiera Gran (Cliquer pour agrandir)

Wiera Gran, éloignée pour toujours des lumières de la scène, se renferma dans son appartement à Paris où, les années passant, elle vécut solitaire, sans avoir eu les moyens et les possibilités de contredire ses détracteurs et taire cette rumeur qui la poursuivra jusqu’à la fin de sa vie. Avec le temps, elle développa une phobie des gens, de son entourage, au point de ne pratiquement plus avoir de relation, se méfiant de tout le monde.

La polémique

En octobre 2010, la biographie Oskarżona: Wiera Gran (l’accusée: Wiera Gran) écrite par Agata Tuszyńska fut éditée en langue polonaise à partir d’une recherche documentaire fouillée. Le livre fut par la suite édité en plusieurs langues. Elle était aussi l’auteur de plusieurs biographies dont une, passionnante, sur Isaac B. Singer, Pejzaże pamięci (Les paysages de la mémoire).

Agata Tuszyńska, auteur de la biographie L'accusée: Wiera Gran
Agata Tuszyńska, auteur de la biographie L’accusée: Wiera Gran (Cliquer pour agrandir) Photo source www.polki.pl
Tuszyńska fut véritablement la première personne à avoir établi un contact régulier dans la durée avec Wiera Gran, qui vivait alors recluse dans son appartement parisien. Quatre années furent nécessaires pour établir un climat de confiance et organiser de très nombreuses rencontres régulières durant lesquelles elle fut amenée à découvrir de multiples facettes de l’ancienne chanteuse. C’est dans les années 1990 qu’elle avait entendu parler de Wiera Gran alors qu’elle était à Paris. Au cours de ses lectures et de ses recherches, elle se rendit compte que le nom de Wiera Gran ne figurait pas dans les mémoires du pianiste Władysław Szpilman alors que ce dernier et la chanteuse s’étaient retrouvés ensemble presque tous les soirs, une année et demi durant, sur la scène du café Sztuka dans le ghetto de Varsovie. Au début, c’est sur le pas de sa porte que les rencontres se déroulèrent, Wiera Gran vivait alors complètement isolée dans son appartement plongé dans une quasi pénombre et dont les volets étaient même clos le jour, dans un enchevêtrement d’affaires, d’objets et de souvenirs. L’ancienne chanteuse vivait également dans la hantise d’être écoutée, espionnée, et avait développé une véritable phobie de telle sorte que Tuszyńska dut faire preuve d’une grande patience et détermination pour arriver à gagner sa confiance et pouvoir rentrer dans l’appartement afin de poursuivre les entretiens.
Si le livre de Agata Tuszyńska fut bien accueilli par le public et la critique littéraire, une polémique surgit en Pologne mais aussi outre-Atlantique à propos de la manière dont avait été restitués les entretiens qu’elle avait menés avec Wiera Gran; le New York Times lui reprocha alors sa compassion. L’absence de la chanteuse dans les mémoires de Szpilman mais aussi dans le film le pianiste de Polański qui illustre des scènes de cette période du café Sztuka, la décidèrent que cette période de l’histoire dans le ghetto devait mettre en évidence la présence du pianiste et sa relation avec Wiera Gran, ainsi que l’accusation portée après guerre par la chanteuse à l’encontre de Szpilman.
Andrzej Szpilman
Andrzej Szpilman (Cliquer pour agrandir) Photo Reuters/ Thomas Peter

Cette accusation, qui ne fut jamais étayée par quelque preuve qu’il soit, déclencha une vive réaction de la part de la famille du pianiste disparu et de son représentant, son fils Andrzej Szpilman, qui reprochaient à Tuszyńska d’avoir retranscrit des accusations venant d’une femme mentalement dérangée. Il faut garder à l’esprit que Władysław Szpilman était un personnage connu et apprécié du public en Pologne après la guerre. De plus, le pianiste étant décédé en 2000, il ne pouvait se défendre.
Andrzej Szpilman fit remarquer que son père avait publié un récit de son expérience durant la guerre et que personne n’avait remis en question la présentation des événements.
Ce qui était reproché alors à Tuszyńska était d’avoir outrepassé la rigueur universitaire dont elle aurait dû faire preuve lors de l’analyse des entretiens qu’elle avait menés et la portée de cette accusation, au profit d’une compassion et d’un parti pris qui l’auraient amenée à retranscrire ces éléments recueillis dans un contexte où la santé et l’équilibre mental de Wiera Gran à ce moment là laissaient plus qu’à penser qu’elle ne possédait plus toutes ses facultés d’analyse et de restitution de situations de sa vie passée.
Cependant, la conviction de Agata Tuszyńska lors de ses entretiens qu’elle eut avec Wiera Gran était que sa mémoire et sa lucidité étaient intactes lorsqu’elle discutait de cette période du ghetto.
Wiera Gran à la porte de son appartement parisien
Wiera Gran à la porte de son appartement parisien lors des premiers entretiens avec Agata Tuszyńska (Cliquer pour agrandir) Photo collection Agata Tuszyńska
Cette polémique met effectivement en exergue une difficulté face à laquelle peuvent être confrontées des personnes qui retranscrivent le témoignage pour des cas où le souvenir des porteurs d’histoire peut se retrouver quelque peu altéré, imprécis, invérifiable, d’autant plus quand la mémoire est impactée à divers degrés par des problèmes psychiques ou d’autres types de pathologie.
Pour sa défense, Tuszyńska fit remarquer que sa biographie présentait le portrait d’une chanteuse et qu’elle retranscrivait ses paroles, sa mémoire. Sa démarche concernant le pianiste était qu’il avait fait partie d’un moment de sa vie dans le ghetto et qu’elle ne pouvait pas concevoir d’ignorer cette présence dans la biographie comme Wiera Gran avait été effacée dans les mémoires du pianiste.
Lors d’un entretien qu’elle eut avec Władysław Bartoszewski, une grande personnalité publique, de la vie politique polonaise et témoin de l’histoire, il lui répondit que si une personne l’avait interviewé dans des conditions où ses facultés auraient été altérées, il aurait souhaité que son fils poursuivre cette personne en justice. Il désapprouva les allégations de Wiera Gran en les qualifiant de sans fondements et honteuses.
La pertinence de retranscrire cette accusation que porte de Wiera Gran envers le pianiste pouvait aussi sembler légitime pour Agata Tuszyńska d’autant plus que le contexte psychique dans lequel se trouvait l’ancienne star du ghetto en ce milieu des années 2000 était clairement présenté et porté à la connaissance du lecteur dans des détails qui pouvaient parfois déranger lorsqu’on découvrait cette vie d’ermite et qu’on devinait percer une certaine paranoïa. Cela laissait et apportait au lecteur une latitude de réflexion suffisante, lui apportait des éléments précis afin qu’il puisse être juge de la pertinence et de la portée de l’accusation.
A sa décharge, Agata Tuszyńska mis l’accent sur le fait que cette accusation à l’encontre de Władysław Szpilman fut déjà portée à 2 reprises par le passé, sans créer pour autant de réactions. Une première fois dans l’autobiographie que publia Wiera Gran en fonds propre en 1980 à Paris, en langue polonaise, et intitulée Sztafeta oszczerców (Le relais des calomniateurs), un ouvrage qui certainement n’eut pas une grande audience. Cependant Wiera Gran participa à une interview à la radio polonaise en 1993 à l’occasion du cinquantième anniversaire du soulèvement du ghetto, et elle fut amenée à parler de son livre. Puis elle décrit et reprit la même scène durant laquelle elle avait aperçu Szpilman portant une casquette de la police juive et tirant une femme par les cheveux, lors d’un témoignage réalisé en 1996 pour le compte des archives Spielberg. Elle précise qu’au moment où elle l’aurait vu, il était juste devant elle.
Était-ce bien lui, alors qu’aucun autre témoignage n’est venu confirmer la version de la chanteuse ? Était-ce bien elle, alors qu’elle fut acquittée en 1947 après l’audition d’une centaine de témoignages qui n’apportèrent pas d’éléments précis, à charge, durant son procès ?
Si la recherche de la vérité se heurte souvent à la parole, la rumeur s’alimente toujours de la parole.

Quoi qu’il en soit, l’affaire fut portée devant les tribunaux en 2013 et la famille Szpilman représentée par sa veuve et son fils furent déboutés une première fois, la cour ayant statué que Tuszyńska en tant qu’auteur avait droit à la libre parole. La famille Szpilman obtint cependant réparation après avoir saisi la cour d’appel de Varsovie en 2016 pour diffamation et la maison d’édition et Agata Tuszyńska furent condamnées à publier des excuses auprès de la famille Szpilman et à retirer les passages incriminés des futures éditions de la biographie. Une décision semblable avait précédemment été rendue en Allemagne par le tribunal de Hambourg.

Plaque à la mémoire de Wiera Gran à Wołomin
Plaque à la mémoire de Wiera Gran à Wołomin (Cliquer pour agrandir) Photo Łukasz Rigało
Wiera Gran a passé la fin de sa vie dans une maison de retraite dirigée par des religieuses. Elle est décédée le 19 novembre 2007 à Paris à l’âge de 91 ans, elle était atteinte de la maladie d’Alzheimer. Elle a été inhumée le 26 novembre à Paris, au cimetière de Pantin. Comme elle n’avait pas laissé de testament, les biens qu’il lui restait sont devenus propriété de l’Etat français.
En 2013, une plaque a été apposée sur le mur de l’immeuble où elle a habité à Wołomin dans les années 20.

Son destin a inspiré en 2007 Remigiusz Grzela, un auteur polonais de passage Paris qui a été amené à rencontrer Wiera Gran, il en a tiré un livre intitulé Bądź moim Bogiem (Sois mon Dieu). En 2010 sortit donc en librairie Oskarżona: Wiera Gran (L’accusée: Wiera Gran), la biographie écrite par Agata Tuszyńska. Le livre sera publié peu de temps après la disparition de l’artiste. Une pièce de théâtre sera également jouée en Pologne sous la direction de Jędrzej Piaskowski, à l’occasion du dixième anniversaire de sa disparition, sous le titre Vera Gran, dont la première représentation se déroula au théâtre juif de Varsovie.

Kazimierz Jezierski

Kazimierz Jezierski
Kazimierz Jezierski (Cliquer pour agrandir) Photo zolnierzeniezlomni.com.pl
Après la guerre le mari de Wiera Gran, Kazimierz Jezierski travailla en tant que médecin à l’hôpital Wolski de Varsovie, puis comme médecin au Bureau de Sécurité (UB – Urząd Bezpieczeństwa) mis en place par les communistes à la fin de la guerre. En 1948, il participa à l’exécution de Witold Pilecki, l’officier et résistant polonais qui s’était fait volontairement déporter à Auschwitz en 1940 afin d’y organiser la résistance, camp d’où il s’échappa en 1943. En 1951, Jezierski était présent lors de l’exécution de membres de l’Union Liberté et Indépendance (Wolność i Niezawisłość – WiN), une organisation anticommuniste fondée à la fin de la guerre. En 1952 il participa à l’exécution de Karol Sęk, un commandant de l’Union Militaire Nationale (Narodowe Zjednoczenie Wojskowe) qui avait été condamné à mort par le procureur Stefan Michnik. En 1963 il quitta la Pologne. Il conserva un contact épistolaire avec Wiera Gran jusqu’en 1975. Un témoignage rapporte qu’il exerça la médecine dans l’état du New Jersey. Il mourut en 1994 à Podkowa Leśna, une localité située non loin de Varsovie.

> Voir Władysław Szpilman jouer le Nocturne N° 20 de Chopin, l’un des thèmes musicaux du film Le Pianiste de Roman Polański.

Les passeports de l’hôtel Polski

Echanges de documents et collaboration juive

L'hôtel Polski au 29 de la rue Długa (Cliquer pour agrandir) Photo www.shabbat-goy.com
L’hôtel Polski au 29 de la rue Długa (Cliquer pour agrandir) Photo www.shabbat-goy.com

Dès 1942, deux organisations juives suisses initièrent une campagne de sauvetage des juifs de Pologne afin de leur procurer des passeports sud américains en vue de leur départ des territoires occupés, avec le concours de consuls honoraires en Suisse. Les passeports qui avaient été obtenus et qui furent envoyés au Gouvernement Général concernaient les pays suivants : Paraguay, Honduras, Costa Rica, Guatemala, Haïti, El Salvador, Pérou, Bolivie, Équateur, Nicaragua, Panama, Uruguay et le Venezuela.
L'hôtel Polski au 29 de la rue Długa
L’hôtel Polski au 29 de la rue Długa (Cliquer pour agrandir) Photo www.shabbat-goy.com
L’hôtel polonais (Hotel Polski) du 29 de la rue Długa devint l’un des lieux de rencontre (avec 2 autres lieux dans Varsovie) pour de nombreux juifs du ghetto et d’autres juifs qui étaient notamment cachés du côté aryen. Nombre de ces documents arrivèrent effectivement à Varsovie mais leurs destinataires avaient entre temps été déportés puis exterminés au camp de Treblinka durant les grandes déportations de l’été 1942. L’objectif de fourniture de ces passeports était de procéder à un échange entre des soldats allemands détenus par les alliés et des juifs.
En mai 1943, au cours de l’insurrection du ghetto, deux collaborateurs juifs du nom de Leon -Lolek- Skosowki et Adam Żurawin, qui travaillaient pour le compte de la police allemande, récupérèrent les passeports avec l’assentiment de la Gestapo et les revendirent à des juifs qui vivaient cachés côté aryen, et d’autres juifs qui étaient réfugiés à l’hôtel Polski. La transaction pouvait coûter entre 30 et 300 złoty, ou en nature avec des bijoux ou tout autre objet de valeur.
Initialement, les premières tractations s’effectuèrent à l’hôtel Royal au 31 de la rue Chmielna.
Les juifs qui acquirent ces documents falsifiés furent transférés vers le camp de Vittel en France pour 300 d’entre-eux et vers le camp de Bergen-Belsen en Allemagne pour 2000-2500 autres, afin d’être échangés contre des prisonniers allemands. Le directeur de l’organisation du Joint en Pologne, Daniel Guzik, savait qu’il coopéraient avec des collaborateurs juifs.
Les juifs qui avaient été envoyés en Allemagne et en France furent par la suite déportés vers Auschwitz lorsque les allemands vérifièrent les documents et se rendirent compte que les détenteurs de ces passeports n’étaient pas leurs propriétaires légitimes, et que les pays qui avaient délivré les passeports ne confirmèrent pas leur authenticité.

Environ 2500 juifs seraient passés par l’hôtel Polski de Varsovie, les deux tiers dirigés vers ces deux camps, en France et en Allemagne, et les 420 derniers juifs restants qui devaient être déporté vers le camp de Bergen-Belsen furent dirigés vers la prison de Pawiak de Varsovie où ils furent exécutés.
260 juifs réussirent à se procurer des documents palestiniens et purent être échangés contre des prisonniers allemands qui étaient internés en Palestine.
Interrogé par la suite par Yitzhak Zuckerman, Daniel Guzik lui répondit que pour sauver un seul juif, il aurait été prêt à embrasser le c… des collaborateurs Skosowki et Żurawin.
Les historiens s’interrogent encore pour savoir si le commerce de ces passeports après la fin de l’insurrection du ghetto n’avait pas simplement pour but de localiser et débusquer les juifs qui s’étaient réfugiés du côté aryen.

Itzhak Katzenelson
Yitzhak Katzenelson à droite avec l’artiste Shmuel Grodzenski et sa femme Miriam – Photo HolocaustResearchProject.org
Le poète Yitzhak Katzenelson qui était encore confiné dans le ghetto de Varsovie avec son fils Zvi, et dont la femme Miriam et deux autres fils avaient été déportés vers le camp de Treblinka, passa du côté aryen avec l’aide d’amis qui lui fournirent des passeports du Honduras.
Ils furent arrêtés à l’hôtel Polski et déportés vers le camp de Vittel en France. C’est lors de son séjour au camp qu’il écrivit en octobre 1943 Le Chant du peuple juif assassiné. Le manuscrit écrit en yiddish et qui avait été caché fut retrouvé après la guerre. Vers fin avril 1944, Yitzhak Katzenelson et son fils furent redirigés vers Auschwitz par le convoi n°72 où ils moururent le 1er mai.

L’immeuble fut détruit durant l’insurrection de 1944, seule la façade a été conservée.

Plaque commémorative apposée sur la façade de l'ancien 'hôtel Polski au 29 de la rue Długa
Plaque commémorative apposée sur la façade de l’ancien ‘hôtel Polski au 29 de la rue Długa (Cliquer pour agrandir) Photo www.shabbat-goy.com
En mémoire des juifs polonais insidieusement attirés par la Gestapo à l’hôtel Polski du 29 de la rue Długa durant le printemps 1943 et assassinés dans les camps d’extermination allemands.
Association des familles de victimes de combattants juifs.

Leszno 13, le siège des collaborateurs juifs du ghetto

Une cellule très active de collaborateurs juifs opéra durant la période du ghetto. Ce groupe qui comprenait entre 300 et 400 juifs avait ses quartiers au 13 de la rue Leszno. Elle était surnommée Trzynastka, du numéro de l’immeuble.

Abraham Gancwajch, chef de la cellule des collaborateurs juifs Leszno 13
Abraham Gancwajch, chef de la cellule des collaborateurs juifs Leszno 13 – Photo Jewish Historical Institute (ŻIH)
Officiellement dénommé Urząd do Walki z Lichwą i Spekulacją w Dzielnicy Żydowskiej w Warszawie, le bureau de lutte contre le marché noir et la spéculation dans le quartier juif de Varsovie, il prenait ses ordres de manière informelle auprès de l’occupant allemand, plus particulièrement de la Gestapo. Les membres possédaient un uniforme et une casquette avec une bande verte. La cellule était dirigée par Abraham Gancwajch, un ancien membre actif et leader du mouvement sioniste Hachomer Hatzaïr de Łódź. C’était un homme qui avait reçu une éducation traditionnelle juive et qui possédait un diplôme de rabbin. Avant la guerre, il enseignait l’hébreu et travaillait également comme journaliste.
Le groupe 13 possédait sa propre prison. Il était aussi surnommé la Gestapo juive. Il fallait s’acquitter d’une somme de plusieurs centaines de złoty pour être intégré dans le groupe.
Sous une couverture du contrôle du Judenrat et des activités de contrebande, les hommes infiltraient les organisations de résistance du ghetto. Ils représentaient une entité séparée du Judenrat, travaillant de manière autonome et prenaient leurs ordres directement de la Gestapo. Leurs activités s’étendaient aussi à l’extorsion de fonds, le racket et le chantage.
Au milieu de l’année 1941, deux collaborateurs du groupe, Moritz Kohn et Zelig Heller quittèrent la cellule 13 pour créer leur propre organisation.
En août 1941, à la demande de Adam Czerniaków, le président du Judenrat, le groupe fut inclus dans le service d’ordre du Judenrat, le Jupo (Jüdische Ghetto-Polizei). Les collaborateurs opéraient également dans la partie aryenne en se faisant passer pour des membres de la résistance juive. Leur but était de localiser et infiltrer les réseaux de résistance et d’aide aux juifs pour ensuite les dénoncer.
Ils organisèrent ensuite dans le ghetto leur propre service d’assistance médicale et d’ambulance et continuèrent leurs activités de contrebande. Ils tinrent le monopole des moyens de transport du ghetto, à savoir les rickshaws et les charrettes à chevaux. Ils tenaient même un bordel à l’hôtel Britania du 18 de la rue Nowolipie.
Des membres du réseau de collaborateurs furent pourchassés et tués par les organes de résistance du ghetto, l’Organisation Juive de Combat (Żydowską Organizację Bojową) et l’Union Militaire juive (Żydowski Związek Wojskowy) ainsi que par la résistance polonaise.
La plupart des collaborateurs furent tués par les allemands en avril 1942.
Abraham Gancwajch et quelques autres collaborateurs continuèrent à opérer en se faisant passer pour des membres de la résistance clandestine afin de pourchasser les polonais qui aidaient les juifs. Gancwajch passa du côté aryen où il continua à travailler pour les allemands. Des rumeurs disent qu’il serait mort en 1943 ou qu’il aurait ensuite collaboré avec le NKVD.
L’immeuble qui abritait la cellule de collaborateurs juifs existe toujours, il est aujourd’hui situé au 93 de l’avenue Solidarności.

Les catholiques juifs du ghetto de Varsovie

Une histoire méconnue

On évalue qu’au moment du bouclage du ghetto, à la fin de l’année 1940, 2000 chrétiens d’origine juive vivaient dans le ghetto.
Les raisons des conversions étaient très diverses. Pour certains juifs, cela était devenu une nécessité afin de pouvoir accéder à certains postes et positions professionnelles qui étaient devenus interdit aux juifs durant les difficiles années d’avant-guerre notamment dès 1935 avec l’activisme des mouvements nationalistes. De nombreux autres juifs se convertirent au début de la guerre, pensant que leur situation s’améliorerait, ce qui ne fut nullement le cas puisque pour les allemands ils restèrent des juifs. D’autres se retrouvèrent dirigés vers le ghetto car présents sur la liste du conseil central de la protection sociale alors dirigé par Adam Ronikier. Emanuel Ringelblum nota fin février 1941 que 20 familles catholiques d’origine juive entrèrent dans le ghetto, et parmi elles celle du professeur Ludwik Hirszfeld, co-découvreur du système de groupes sanguins ABO.

Eglise de Tous les Saints
Eglise de Tous les Saints sur la place Grzybowski en août 1940, petit ghetto (Cliquer pour agrandir) – Photo Referat Gabarytów
Certains membres de ces familles, d’éducation élevée, servirent au sein du Judenrat. Selon Emanuel Ringelblum, une centaine de juifs convertis servirent également dans la police du ghetto. Ils attisèrent l’animosité des juifs orthodoxes dont certains membres attaquèrent les convertis à coups de bâton sur le parvis de l’église de Tous les Saints (Kościół Wszystkich Świętych) de la place Grzybowski. C’est principalement dans le secteur du petit ghetto situé autour de cette place que se regroupèrent les catholiques juifs.
Ces chrétiens d’origine juive s’organisèrent et se rassemblèrent dans des appartements situés dans les immeubles des rues adjacentes à l’église, devenue dans le ghetto le lieu de culte où se retrouvaient ces juifs convertis, sous la houlette du vicaire Antoni Czarnecki. L’accès à l’office était réglementé par les allemands et la vie pastorale s’organisait dans le presbytère. Le prêtre Marceli Godlewski officiait également à l’église de Tous les Saints, les prélats bénéficiaient d’un laisser-passer pour entrer et sortir du ghetto. Ce prêtre était connu avant la guerre pour son antisémitisme militant.
Sa proximité avec la misère et les souffrances qu’il vit et perçut dans le ghetto l’amena a un changement profond d’attitude et de sentiments envers les habitants du ghetto. Il établit une relation profonde et particulière avec les juifs qu’en fait il ne connaissait pas vraiment avant la guerre si ce n’est à travers leurs traditions et modes de vie, les aspects théologiques et bibliques de la religion juive. Il s’investit activement par la suite dans l’aide et l’assistance aux juifs.
Les bâtiments de la paroisse furent utilisés pour loger aussi bien les juifs baptisés que d’autres non baptisés. L’approvisionnement en nourriture pouvait être réalisé avec l’aide de certaines missions soutenues par le Joint, l’organisation Caritas et de la contrebande. Ce fonctionnement dura jusqu’en décembre 1941, période à laquelle toute aide quelconque apportée aux juifs fut puni de peine de mort. Dès cette date, l’approvisionnement s’effectua par contrebande. Les juifs convertis pratiquants, les juste baptisés non pratiquants, des chrétiens d’autres confessions, des juifs assimilés non convertis se retrouvaient dans l’église, qui avait été partiellement détruite durant les bombardements de 1939. Beaucoup de ces chrétiens juifs retiraient leur brassard à l’étoile de David en pénétrant dans le lieu de culte.
En juillet 1942, peu avant le début des grandes déportations, le prêtre Antoni Czarnecki se rappelait, après guerre, de grands rassemblements dans l’église de plusieurs centaines de fidèles juifs convertis et quelques autres venus écouter les sermons sur fond de messages d’évangile et de patriotisme. Des funérailles catholiques furent aussi été célébrées dans le ghetto, les dépouilles étant menées jusqu’aux portes du ghetto puis dirigées vers le cimetière chrétien de Bródno sur l’autre rive de la Vistule, accompagnés des seuls prêtres.
Les catholiques juifs figurèrent pamis les premiers convois lors des déportations de juillet 1942 vers le camp d’extermination de Treblinka.
Dans la paroisse de l’église de Tous les Saints, les baptêmes étaient organisés autour d’une préparation de 6 semaines environ à ce sacrement. Cette préparation, rapportée dans un témoignage après la guerre dut être suivie au début de la période du ghetto, mais avec le temps et les conditions infernales de l’enfermement, la démarche prit certainement une autre tournure plus rapide. Le professeur Ludwik Hirszfeld agit à plusieurs reprises en tant que parrain et rapporta que nombre de ces baptêmes étaient aussi guidés par une réelle foi pour ces juifs vers leur nouvelle religion, dans ces temps dramatiques. Beaucoup de ces nouveaux baptisés appartenaient à l’intelligentsia. La dernière messe fut célébrée dans l’église de Tous les Saints le 9 juillet 1942. Le presbytère fut détruit le 6 août suivant. Les paroissiens furent conduits vers Umschlagplatz puis déportés vers le camp d’extermination de Treblinka. Des catholiques juifs purent s’échapper durant les périodes de déportations et survivre à la guerre.

Marceli Godlewski
Marceli Godlewski
Le prêtre Marceli Godlewski (1865-1945) fut honoré du titre de Juste parmi les Nations en octobre 2009. Durant cette tragique période, il cacha, aida et secouru de très nombreux juifs dont la liste est visible sur le site de Yad Vashem.
Parmi les personnes secourues et sauvées, Wanda et Krzysztof Zamenhof, le petit-fils du célèbre créateur de la langue esperanto, Ludwik Zamenhof.
La Fondation Raoul Wallenberg dévoile une plaque House of Life dans l'église de Tous les Saints à Varsovie
La Fondation Raoul Wallenberg dévoile une plaque House of Life dans l’église de Tous les Saints à Varsovie – Photo Marek Dusza

En 2017, à l’initiative de la Fondation Raoul Wallenberg, une plaque House of Life a été dévoilée sur le site de l’église de Tous les Saints en mémoire de cette période et de l’aide apportée aux juifs par les prélats.
Liste des abonnés du téléphone de la paroisse pour la période 1938-1939 (ks. – ksiądz, prêtre):
Berent Bracia, fabryka maszyn i przyb. druk.
Chojnacki Piotr, ks., prof. Uniw. J. P.
Dziewanowski Dominik, ks.
Godlewski Marceli, ks. m.
Makowiecki F(r)anciszek, fabr. siatek i ogrodzeń drucianych
Mężyński Franciszek, ks.
Parafia Wszystkich Świętych
Rutkowski Wacław, ks.
Sadłowski Wł., przeds. rob. zduńskich i skład kafli
Sztompka Feliks
Tan Feliks, ks.

Żelazna 103, immeuble de la terreur

Centre de répression et de déportation du ghetto

Il est des endroits à Varsovie où les juifs, en visite mémorielle dans la capitale, à travers des visites souvent balisées et généralement encadrées, ne passent jamais; certainement par ignorance, par habitude des circuits programmés et recommandés, que les autres visiteurs suivent également.
C’est le cas pour un bâtiment qui se trouve au bout de la rue Żelazna (appelée Eisenstrasse par l’occupant allemand durant la guerre). Là se trouvent 3 immeubles (99, 101, 103) que l’on pense reconstruits après la guerre, d’après leur architecture plus moderne, mais dont la construction remonte juste avant la guerre. Notre attention se portera sur le numéro 103, le dernier immeuble. Cette petite section de la rue Żelazna n’existait pas quelques années avant la guerre puisque s’élevaient là les immeubles 76 et 78 de la rue Nowolipie. La séparation du mur (grand ghetto) avait été définie entre les immeubles numéros 72 et 74 lors du bouclage de 1940.

Les immeubles 99, 101 et 103 de la rue Żelazna. Au fond à droite, le siège du SD-Befehlstelle
Les immeubles 99, 101 et 103 de la rue Żelazna. Au fond à droite, le siège du SD-Befehlstelle (Cliquer pour agrandir) Photo www.shabbat-goy.com

Jusqu’au 15 juillet 1942, date des premières grandes déportations, l’immeuble abritait le poste de commandement de la SD, le service de sécurité de la SS, et la Gestapo du ghetto. L’endroit était appelé SD-Befehlstelle. C’était plus précisément les locaux du Sonderkommando der Sipo-Umsiedlung qui avait remplacé le bureau du commissariat au quartier juif.
Żelazna 103
Żelazna 103 (Cliquer pour agrandir) Photo www.shabbat-goy.com
Dès l’été 1942, de cet immeuble, Hermann Höfle planifia les déportations des juifs de Varsovie vers le camp d’extermination de Treblinka. C’est lui qui se rendit au Judenrat le 22 juillet 1942 et qui ordonna à Adam Czerniaków, le président du Judenrat, de livrer quotidiennement un contingent de 6000 juifs en vue de leur transfert vers l’est, en réalité leur déportation vers Treblinka.
Durant la première période s’étalant jusqu’à la mi-1942, les juifs arrêtés en dehors de la zone de confinement étaient dirigés vers l’immeuble 103 où ils étaient torturés afin de leur soutirer des renseignements sur leur évasion et les aides qu’ils avaient reçues, puis ils étaient exécutés dans l’arrière-cour.

Parmi les membres de la sécurité se trouvaient deux exécutants particulièrement violents et redoutés de la population du ghetto, Karl Heinrich Klaustermeyer et Josef Blösche. Ils s’illustrèrent dans l’assassinat de nombreux juifs dans la zone du ghetto en circulant dans un rickshaw ou en voiture et en tirant sur des juifs rencontrés au hasard de leur chemin, que ce soient des femmes, des enfants ou des vieillards. L’un de leurs exercices consistait à tuer le plus de juifs avec une seule balle en les alignant côte à côte. Blösche était tristement connu des habitants du ghetto qui l’avaient surnommé Frankenstein, nombre de témoignages relatent de ces exactions meurtrières, également de viols et exécutions de femmes. Tous deux participèrent activement à la liquidation du ghetto. Ils apparaissent dans plusieurs photos du rapport Stroop, rédigé par le général SS Jurgen Stroop alors en charge de la liquidation du ghetto de Varsovie en avril-mai 1943.

La photo ci-dessous fut prise lors de l’insurrection du ghetto dans la rue Nowolipie, à une centaine de mètres environ des bureaux Żelazna 103. Au centre le général Jurgen Stroop, à droite Josef Blösche et Karl Heinrich Klaustermeyer (second en partant de la droite), ces derniers étant rattachés aux bureaux du SD-Befehlstelle de l’immeuble Żelazna 103.
Insurrection du ghetto. Jurgen Stroop, Josef Blösche et Karl Heinrich Klaustermeyer
Insurrection du ghetto. Jurgen Stroop, Josef Blösche et Karl Heinrich Klaustermeyer (Cliquer pour agrandir)

Les caves et le sous-sol de l’immeuble furent utilisés comme prison et lieu d’exécution.
Lors de l’insurrection du ghetto, un groupe de combattant juifs menés par Natan Szulc, qui commandait un peloton de l’Union Militaire Juive (Żydowski Związek Wojskowy – ŻZW), l’une des deux organisations qui combattit durant le soulèvement du ghetto; attaqua l’immeuble et essaya de libérer des prisonniers mais la tentative échoua et le ghetto fut par la suite liquidé. Les allemands quittèrent le bâtiment en juillet 1943.
Plaque apposée sur l'immeuble Żelazna 103 en mémoire des
Plaque apposée sur l’immeuble Żelazna 103 en mémoire des « milliers de juifs torturés à mort par la Gestapo » (Cliquer pour agrandir) Photo www.shabbat-goy.com

Josef Blösche. 1912-1969. Membre du SD (Sicherheitsdienst) durant la guerre, il se rendit à l’Armée Rouge, fut fait prisonnier et envoyé en camp. Il fut rapatrié en Allemagne de l’est en 1946 en camp de travail où il subit un grave accident qui déforma notoirement son visage. Il fut libéré en 1947 et commença une vie civile normale, il se maria et eut 2 enfants. Sa déformation faciale le protégea durant de longues années des recherches entreprises afin d’identifier les criminels de guerre d’après des photos prises durant la guerre.

Josef Blösche au second plan derrière le petit garçon, mitraillette en main. Selon une source, le petit garçon s'appelle Artur Siematek, fils de Leon et Sarah Dąb, natif de Łowicz
Josef Blösche au second plan derrière le petit garçon, mitraillette en main. Selon une source, le petit garçon s’appelle Artur Siematek, fils de Leon et Sarah Dąb, natif de Łowicz (Cliquer pour agrandir)
Il fut accusé par un ancien SS qui était en procès à Hambourg en 1961. La police entreprit alors des recherches qui aboutirent à son arrestation en 1967. Il fut jugé en 1969 à Erfurt et condamné pour sa participation dans le meurtre de 2000 juifs en 1943. Condamné à mort, il fut exécuté la même année à Leipzig.
L’image de Josef Blösche reste à jamais gravée sur la photo devenue emblématique du ghetto de Varsovie où il apparaît au second plan, mitraillette à la main.

Karl Heinrich Klaustermeyer. 1914-1976. Il fut arrêté par les britanniques après la guerre alors qu’il circulait avec un simple uniforme de soldat, mais son identité ne fut pas découverte, il fut libéré en 1946. Malgré son passif d’avant guerre dans la dénonciation de juifs et ses lourdes exactions en Pologne, il put travailler librement après la guerre comme chauffeur livreur. Suite à une enquête, il fut arrêté en 1961, jugé et condamné en 1965 à la prison à perpétuité par la cour de Bielefeld dans la région de Rhénanie-du-Nord–Westphalie pour le meurtre de 20 juifs.

Hermann Höfle – 1911-1962. SS-Sturmbannfuhrer et adjoint d’Otto Globocnik. Après diverses fonction dans la déportation des juifs en Pologne, il est nommé dès juillet 1942 commissaire à la déportation des juifs de Varsovie. Il est arrêté par les alliés en Carinthie en 1945, est interrogé puis libéré. Il put mener une existence tranquille en Italie, suite à un mandat d’arrêt lancé par la Pologne, puis en Autriche et en Allemagne jusqu’en 1961 où il travailla notamment durant 5 mois pour le compte de l’organisation Gehlen, une unité de renseignements de l’Armée Américaine. Arrêté et transféré à Vienne, il se pend dans sa cellule en août 1962 dans l’attente de son procès.


Insurrection de Varsovie 1944. Lancement de roquettes vers la vieille ville depuis la rue Żelazna
Insurrection de Varsovie 1944. Lancement de roquettes vers la vieille ville depuis la rue Żelazna (Cliquer pour agrandir) Photo Bundesarschiv.
Lors de l’insurrection de Varsovie de 1944, la section de rue fut utilisée comme base de lancement de roquettes contre les insurgés polonais. Des centaines de projectiles furent lancés en direction de la vieille ville qui fut entièrement détruite.

Krochmalna, le commerce des souvenirs

Les ultimes témoignages du ghetto

En vente sur e-bay Allemagne, ces derniers jours, une photo rare de la rue Krochmalna, à Varsovie.
Depuis plusieurs années, on assiste à la mise en vente de nombreuses photographies qui ont été prises par des soldats allemands en Pologne et à Varsovie. Ces photos réapparaissent au gré des décès de leurs auteurs et de la mise sur le marché de ces témoignages de vies passées durant la dernière guerre. Certains vendeurs, qui découvrent ces clichés dans un grenier ou dans un vieil album photos ont bien compris l’intérêt qu’il pouvait y avoir à commercer ces clichés, sans pour autant en connaitre la véritable valeur historique.

La rue Krochmalna et les gens du ghetto, en 1942
La rue Krochmalna et les gens du ghetto, en 1942 (Cliquer pour agrandir) – Source ebay.de


Pour ceux qui comme moi, sans être spécialiste, peuvent localiser instantanément certains lieux, ces images peuvent prendre une importance tout à fait particulière.
La photo présentée ici nous montre une vue de la rue Krochmalna prise, durant la période du petit ghetto, depuis le croisement de la rue Żelazna. On distingue une population juive qui se déplace, une femme transportant un sac en direction du grand ghetto, une femme avec son enfant, des rickshaws (véhicule tricycle) qui permettaient de transporter des personnes d’un coin à l’autre du ghetto, et qui étaient nombreux durant cette époque.
Perspective de la rue Krochmalna en 1936 et localisation des immeubles de la photo
Perspective de la rue Krochmalna en 1936 et localisation des immeubles de la photo (Cliquer pour agrandir)

La rue Krochmalna s’élançait depuis la magnifique halle Gościnny Dwór située à proximité du jardin de Saxe , à l’est (que je présenterai prochainement), jusque vers l’ouest, sur une longueur d’un kilomètre et demi environ. C’était une rue juive typiquement populaire et dont on peut imaginer la réalité à travers le roman du prix Nobel de littérature Isaac B. Singer dans son livre Le petit monde de la rue Krochmalna.
En 1938-1939 on recensait 2 abonnés du téléphone dans l’immeuble 46, Łosicki F. et Sokól Hersz.
La photo a été prise après décembre 1941, période durant laquelle la zone ouest du petit ghetto fut exclue de la zone de confinement. Une portion de la rue Żelazna fut donc séparée en deux par une clôture barbelée que l’on aperçoit ici. D’après la tenue vestimentaire des gens du ghetto, le cliché a du être réalisé durant le printemps 1942, soit quelques mois avant les grandes déportations de l’été et la liquidation du petit ghetto.
Aujourd’hui, environ 5 immeubles de cette époque ont survécus. Notamment les 2 premiers visibles sur la photos, le numéro 46 (immeuble aux balcons) et le numéro 66 de la rue Żelazna (ici à gauche) dont une élévation courrait rue Krochmalna.
Vue actuelle de la rue Krochmalna depuis la rue Żelazna
Vue actuelle de la rue Krochmalna depuis la rue Żelazna (Cliquer pour agrandir) – Photo www.shabbat-goy.com

Krochmal signifie amidon. Autrefois, plusieurs fabriques d’amidon étaient localisées dans cette rue.

Visite de la rue Twarda

Un foyer de vie juive à Varsovie

Le grand quartier juif de la Varsovie d’avant guerre, celui de Muranów, était situé entre la vieille ville et le quartier de Żoliborz (Joli bord) situé au nord de la capitale.
Cependant, nombre de juifs résidaient également un peu plus au sud, dans le quartier de Śródmieście Północne (centre-ville nord), dans le secteur de la place Grzybowski (autrefois le village de Grzybów). C’est aujourd’hui l’un des rares vestiges de la vie juive qui subsiste de cette époque. Sur la place Grzybowski et rue Próżna se déroule chaque mois d’août le festival Singer de la culture juive. On trouve également le long de cette place, le théâtre juif et le siège de la fondation Szalom, aujourd’hui démolis; une tour devant s’élever en lieu et place et abriter de nouveau, une fois édifiée, théâtre et fondation. Si la rue Próżna, aujourd’hui présentée aux visiteurs comme rue symbolique de la vie juive d’avant-guerre, ne témoigne dans sa partie ouest, à travers certains immeubles brillamment restaurés, une certaine bourgeoisie juive, la rue véritablement représentative de cette vie juive passée était la rue Twarda, celle qui s’élance de la place Grybowski vers le sud-ouest, non loin de l’avenue de Jérusalem (Aleje Jerozolimskie), dans le quartier voisin de Mirów.

Localisation de la rue Twarda à Varsovie
Localisation de la rue Twarda à Varsovie (Cliquer pour agrandir)

La rue Twarda était véritablement un foyer de vie juive où se trouvaient de nombreux ateliers, fabriques et commerces juifs, ainsi que plusieurs maisons de prières et deux synagogues, dont la synagogue Nożyk au numéro 6, préservée par miracle, à côté de l’actuel bâtiment de la communauté juive de Varsovie (Twarda 6).

C’est durant le XVIIème siècle que la future rue Twarda prit cette direction nord-est vers le sud-ouest en partant de la place qui autrefois se trouvait au milieu du village de Grzybów. La rue a pris ce nom (Twarda, dur) en 1770, en référence au sol dur de la route qui longeait des zones humides.

Développement de la rue Twarda

En 1783 fut établie la première brasserie, 8 années plus tard, 47 familles étaient recensées. Vers la fin de ce siècle, elle rejoignit la rue Żelazna (rue du fer) pour courir ensuite plus au sud. On dénombrait déjà 14 maisons en briques et 24 maisons et manoirs en bois de part et d’autre de cette rue en terre. La rue fut coupée à son extrémité actuelle sud-ouest avec la construction de la ligne de chemin de fer Varsovie-Vienne. Les pavés furent installés lors des travaux de terrassement en 1864-1866. C’est notamment pendant la seconde moitié du XIXème siècle, que l’on construisit une partie des immeubles qui étaient encore visibles avant la guerre.
Durant le XIXème siècle, le quartier se développa, et avec, la communauté juive. Cependant les juifs étaient déjà présents dans le secteur autour de la place Grzybowski, depuis leur expulsion de la vieille ville au début du XVIIème siècle. On trouvait alors dans la partie sud de la rue de nombreux ateliers d’horlogerie. C’est en 1881 que les premiers tramways à cheval empruntèrent la rue Twarda. L’assainissement fut installé en 1889. En 1900, la spécificité juive de la population de la rue Twarda était déjà établie; on dénombrait 46 maisons juives et 21 maisons chrétiennes.
En 1902 fut inaugurée la synagogue Nożyków (Twarda 6), à 150 mètres de la synagogue Serdyner (Twarda 4) qui était déjà présente depuis la seconde moitié du XIXème siècle. 1908 vit l’arrivée du tramway électrique numéro 22.
Durant la première guerre mondiale, les immeubles 4, 7 et 22 servirent de refuges pour les sans-abris; des maisons de prières se trouvaient également aux 4 et 22. En 1926, on recensait 18 maisons de prières. Les cinémas Antinea et Cyla se trouvaient aussi dans cette rue.
La cour de l’immeuble du 1 de la rue Twarda abritait le marché Icek Borowski.

La vie religieuse

C’est en 1815 que fut ouverte la première synagogue dans une maison en dur, elle pouvait accueillir une vingtaine de fidèles. La communauté juive était représentée par les mouvements orthodoxes dès l’arrivée des juifs dans le faubourg de Grzybów, puis vinrent s’installer les juifs hassidiques au XIXème siècle et les mouvements progressistes se développèrent durant la seconde moitié de ce siècle, en fait à l’image du monde juif dans les grandes villes polonaises.
Au milieu de l’entre-deux guerres, on dénombrait 13 synagogues et maisons de prières seulement dans la rue Twarda. Les synagogues étaient situées aux numéros 4 (synagogue Serdyner) et 6 (synagogue Nożyk), les maisons de prières se trouvaient dans les immeubles 1, 3, 8, 10, 12, 13, 14, 15, 16, 18, 22, 24, 48-52, 52.
La synagogue située dans l’immeuble 22 appartenait à l’association Chevra Shas et était alors très renommée, dès le milieu du XIXème siècle. Selon les sources, il semble qu’elle ait été fondée par Dawid Maliniak, un juif hassidique, commerçant dans le faubourg de Grzybów (avant son rattachement en quartier à la ville de Varsovie).

Maisons de prières et synagogues dans la section ouest de la rue Twarda
Maisons de prières et synagogues dans la section ouest de la rue Twarda (Cliquer pour agrandir)
Cette concentration de lieux de prières illustre la forte prédominance de population juive religieuse dans la rue Twarda, en particulier dans la première section de rue qui s’étire jusqu’au croisement de la rue Ciepła. Mais la population juive restait fortement implantée jusque vers les numéros 50 à partir desquels on recense plus de noms à consonance polonaise, d’après l’annuaire des abonnés du téléphone de Varsovie pour l’année 1938-1939 (Voir en fin d’article le lien vers la page où sont présentés tous les abonnés).
La rue Twarda présentait alors cette apparence particulière des quartiers juifs des villes d’Europe centrale et de Pologne, faite de juifs à longues barbes et en caftan portant casquettes et chapeaux qui déambulaient dans les rues, de succession de boutiques et d’échoppes tenues par des juifs en chemise et penchés sur leur ouvrage comme nous l’a si bien témoigné Roman Vishniac à travers ses extraordinaires photos du yiddishland prises dans les années 30. C’est d’ailleurs l’une de ses photos qui est présentée ci-dessous, prise à hauteur de l’immeuble 18 (suivi des 20, 22…) de la rue Twarda.
Un vieux juif, portant ses livres de prières, se dirige sans doute vers l'une des synagogues (4 ou 6) de la rue Twarda. En chemin, il passe devant le numéro 18. A droite, on aperçoit le magasin de nettoyage et teinturerie de Józef Targoński, et juste après, le magasin de vente de boissons de Froim Rajchcajg
Un vieux juif, portant ses livres de prières, se dirige sans doute vers l’une des synagogues (4 ou 6) de la rue Twarda. En chemin, il passe devant le numéro 18. A droite, on aperçoit le magasin de nettoyage et teinturerie de Józef Targoński, et juste après, le magasin de vente de boissons de Froim Rajchcajg – Photo Roman Vishniac


Le rabbin Kanał I. habitait au Twarda 12, le rabbin Lewinzohn Icek Hersz habitait lui dans l’immeuble Twarda 22, le rabbin Kohn Michal Moszek logeait au 32. En 1896, un article de la presse juive décrit l’existence d’une synagogue (Sztybel – Shtiebel) située dans une arrière-cour au numéro 2 de la rue Twarda, animée par le rabbin Iciele en provenance de Radzymin (nord-est de Varsovie) et dont la plus grande pièce était utilisée par les femmes pour prier. Iciele qui logeait au premier étage officiait également comme juge rabbinique. Dans ces arrière-cours et également sur les balcons, on pouvait apercevoir de très nombreuses cabanes en bois (kuczka – pl) édifiées à l’occasion de la fête de Souccot. Les différentes strates de la société juive du quartier se retrouvaient réunies pour la fête, les riches, les pauvres, les religieux de diverses confessions. Tout se déroulait dans la stricte observance des préceptes religieux, à commencer par la cacherout (le code alimentaire).
Durant l’entre-deux guerres, une synagogue se tenait également au numéro 21, elle était animée par un tzadik (maître spirituel dans le mouvement hassidique) venu de Parysów (sud-est de Varsovie). Une autre maison de prière hassidique avait aussi été établie au numéro 32 par le reb Mojsze Lejb Twerski, un rebbe à la tête de 200 juifs hassidiques répartis entre les rues Twarda et Nalewki (grand quartier juif au nord de Varsovie).

La synagogue Serdyner

En 1861, les époux Aron et Perla Serdyner furent à l’origine de l’établissement d’une synagogue orthodoxe au numéro 4 de la rue Twarda, suite à une donation qui transférait la propriété de la parcelle et des bâtiments attenants à la communauté juive, après leur mort. Il s’agissait d’un bâtiment, la synagogue, situé au milieu d’une grande cour asphaltée, sur une parcelle où se trouvaient également un beth midrash et une école talmudique, qui restaient ouverts sans interruption, ainsi qu’une maison de prières pour femmes.

Localisation de la synagogue Serdyner dans la rue Twarda
Localisation de la synagogue Serdyner dans la rue Twarda (Cliquer pour agrandir)

Ruines de la synagogue Serdyner en 1945
Ruines de la synagogue Serdyner en 1945 (Cliquer pour agrandir)
On ne dispose pas de documents plus précis sur l’origine de ce bâtiment, mais il semble qu’il existait déjà vers le milieu du XIXème siècle. Aujourd’hui s’élève en lieu et place, le grand immeuble Cosmopolitan.
Aron bar Mosze Dawid Serdyner était un commerçant et philanthrope qui légua toute sa fortune pour l’aide sociale, il est enterré au cimetière juif de la rue Okopowa (secteur 1, rangée 12). L’ensemble était considéré alors comme le centre de la pensée religieuse juive de la capitale. La synagogue fut démolie par les allemands au début de la seconde guerre mondiale. De plan rectangulaire, 15 x 13 mètres, elle possédait des vitraux.
Synagogue Serdyner du numéro 4 de la rue Twarda
Synagogue Serdyner du numéro 4 de la rue Twarda (Cliquer pour agrandir) Photo Żydowski Instytut Historyczny

Les synagogues Nożyk et Serdyner de la rue Twarda
Les synagogues Nożyk et Serdyner de la rue Twarda

La synagogue Nożyk

(Synagogue Nożyków dans sa forme déclinée) Elle fut édifiée au début du XXème siècle au numéro 6 de la rue Twarda grâce à des fonds substantiels alloués par les époux Nożyk qui habitaient au numéro 9 de la rue Próżna voisine. Zalman Nożyk acquit auprès de Jan Teodor Engelbert, pour 157 000 roubles, une parcelle vide où il fit édifier la synagogue que nous pouvons visiter aujourd’hui.

Retrouver la présentation de la synagogue Nożyk.

Des gens et les activités de la rue Twarda

La cinquantaine d’immeubles qui s’élancent depuis la place Grzybowski le long de la rue Twarda en direction du sud-ouest était quasi exclusivement habitée par des juifs. C’était le cœur de la concentration de la population juive, dans la partie sud de Varsovie.

A partir de la gauche, l'immeuble Art Nouveau de la place Grzybowski puis les immeubles 1, 3, 5 et 7 de la rue Twarda
A partir de la gauche, l’immeuble Art Nouveau de la place Grzybowski puis les immeubles 1, 3, 5 et 7 de la rue Twarda (Cliquer pour agrandir)

Les visiteurs qui aujourd’hui essaient de s’imprégner d’un soupçon de Varsovie juive en se rendant à la rue Próżna située côté est, de l’autre côté de la place Grzybowski, n’ont pas la moindre idée de cette richesse de vie et de cette lourde absence.
Le tronçon de la rue Twarda présenté ici, où circulaient alors les tramways, était un foyer extraordinaire du judaïsme, c’est ici que se trouvaient plus d’une douzaine de synagogues et maisons de prières. Se croisaient là tout l’éventail de ce qui constituait le monde juif de l’entre-deux guerres; les religieux orthodoxes, hassidiques et progressistes, les ouvriers et artisans, les marchands et représentants de commerce.
A la lecture de l’annuaire téléphonique, on prend conscience de la richesse et de la variétés des activités professionnelles, on recense :
14 tailleurs,
5 dentistes,
12 médecins et 1 chirurgien,
6 boulangers et pâtissiers,
une quinzaine d’activités autour du métal,
5 avocats,
10 marchands de fruits,
5 bijoutiers et orfèvre,
13 ingénieurs,
5 musiciens,
3 fabriques de chocolat,
5 pressings et teintureries,
3 fabriques d’eau gazeuse et limonade,
7 électriciens,
3 journalistes,
6 coiffeurs,
4 imprimeries,
4 cafés et 2 salons de thé,
5 fabriques de meubles.
des artistes-peintres, des professeurs, des commerciaux, grossistes et acheteurs en tous genres, des fourreurs, des cordonniers, des matelassiers, des vitriers, des marchands de vin, de vodka, de charbon…
Il va s’en dire que les chiffres présentés dans l’annuaire peuvent être multipliés par 5 ou plus si l’on prend en compte le nombre réel.
A côté des activités liées à la vie religieuse autour de cette concentration de lieux de culte, en début de rue, une partie de l’activité commerciale s’articulait autour du travail et de la vente d’objets en métal en tous genres. Cette activité de ferblantier, de vente d’ustensiles, équipements et objets en métal, de récupération et revente, remontait déjà au XIXème siècle autour de la place Grzybowski, notamment avec le bazar de la rue Bagno (une rue située au sud de la place).

Au numéro 6, dans les bâtiments qui jouxtaient la synagogue Nożyk, se trouvaient un dispensaire et une clinique qui regroupaient 14 spécialités médicales comme la dermatologie, l’urologie, la pédiatrie, la gynécologie, la chirurgie, les maladies rhumatismales, nerveuses, un cabinet d’ophtalmologie et 4 de maladies infectieuses. Ces services enregistraient dans la seconde moitié des années 30 plus de 55 000 patients à l’année. 34 médecins, 5 dentistes et 6 pharmaciens se relayaient dans le dispensaire et la clinique.
Elja Melchior était l’un des administrateurs de la clinique. Sa femme Ruchla tenait une petite épicerie et leur fils Szmul étudiait à l’école voisine Mizrachi. Déjà en 1862, le psychiatre et neurologue Stalisław Chomętowski ouvrit rue Twarda 6 un cabinet privé pour accueillir des patients atteints de maladies psychiques. Le docteur Bernard Szancer habitat et exerçât également à cette adresse durant la seconde moitié du XIXème siècle.

Comme noté un peu plus haut, la rue Twarda était habité à une très forte proportion par une population juive jusqu’à la rue Żelazna. Peut-être faut-il y voir là une explication à la limite du ghetto au sud-ouest qui sera fixée à cet endroit précis en 1940, à la jonction des rue Twarda, Żelazna et Złota.

L'orphelinat du numéro 7 de la rue Twarda
L’orphelinat du numéro 7 de la rue Twarda (Cliquer pour agrandir) Photo Yad Vashem
Dès le XIXème siècle, la rue a abrité des centres d’aides aux sans-abris et aux démunis. Au numéro 3 se trouvait une antenne dédiée à l’aide et à l’enseignement de la lecture et de l’écriture pour les analphabètes. Au numéro 22, un hôpital pour enfants et jeunes filles. Ces structures mises en place par le centre d’aide sociale de Varsovie (Warszawskie Towarzystwo Dobroczynności) accueillaient toutes personnes quelle que soit leur confession. D’autres structures mises en place par la communauté juive accueillaient également des patients comme le centre Ezra d’aide aux juifs démunis situé au 15 de la rue Twarda, l’organisation de protection sociale TOZ (Towarzystwo Ochrony Zdrowia Ludności Żydowskiej) à l’adresse Twarda 35 où se trouvait une maternité, la société d’aide aux juifs victimes de guerre (Towarzystwo Niesienia Pomocy Żydom) au numéro 4. On trouvait également des soupes populaires aux numéros 4, 7 et 8. En outre, le numéro 21 abritait un orphelinat pour fillettes et jeunes filles et le numéro 7 un autre orphelinat.

Zone sud-ouest de la rue Twarda
Zone sud-ouest de la rue Twarda (Cliquer pour agrandir)
Dans sa partie sud-ouest, la rue Twarda se terminait en cul de sac et sa population, à l’ouest d’un axe fixé par la rue Żelazna était plus mélangée, juifs et polonais. Dans les deux dernières sections de rues qui menaient vers les voies de chemin de fer menant à la gare centrale, étaient installés quelques ateliers de mécanique automobile, des carrossiers, un garage et des bureaux du constructeur Renault, également quelques entreprises travaillant autour des activités du chemin de fer voisin avec un entrepôt d’expédition (notés en rouge sur le plan, le bâtiment en vert est le dernier immeuble – 62, datant de l’avant-guerre encore debout).

Diverses personnalités ont habité la rue Twarda. Au numéro 16 résidait Aleksander Ford (1908-1980), de son véritable nom Mosze Lifszyc, un metteur en scène et scénariste. Après la guerre, il enseigna à Łódź, à l’école nationale de cinéma et eut pour étudiants Andrzej Wajda et Roman Polański. Au numéro 13 habitait le musicien Jerzy Bielacki, d’origine juive, qui joua dans l’orchestre de Henryk Warszawski (Henryk Wars). Il composa des chansons pour Wiera Gran (Weronika Grynberg) et Mieczysław Fogg, des grands artistes. Au numéro 11 logeait Samuel Eilenberg (1913-1998), mathématicien et collectionneur d’art asiatique qui fit carrière dans le monde universitaire outre-atlantique après la guerre. Au numéro 20 habitait le docteur Minc qui, tous les samedi soir, tenait un salon où se réunissaient des personnalités juives du monde de la culture, dont Icchak Lejb Perec (Isaac Leib Peretz), le grand écrivain et dramaturge de langue yiddish. Au numéro 27 se trouvait Felicia Maria Przedborska, une poétesse et journaliste d’origine juive qui enseignait au collège Fanny Poznerowa situé également à ce numéro.
Gerszon Sirota, surnommé le Caruso juif, était le chantre (kantor) de la synagogue Nożyk. Il était également ténor et dès 1927 devint le chantre attitré de la grande synagogue Tłomackie de Varsovie. Les vendredi soir et samedi, des milliers de fidèles se réunissaient dans la cour du numéro 6 pour écouter le chantre et participer aux études et prières du Beth Midrash qui se déroulait alors. Ecouter un extrait audio du chantre Gerszon Sirota .
Dans l’arrière-cour au numéro 2 habitaient Reb Berish et Szil Wilner, des juifs hassidiques, qui étaient connus dans tout Varsovie pour leur particularité physique, c’était des nains. Après la naissance de Szil, la mère mourut de honte et c’est Berish qui éleva son enfant. Le père resta cloîtré presque toute sa vie chez lui dans l’arrière-cour alors que son fils Szil se déplaçait dans la capitale mais forcément attirait la curiosité voire les quolibets. On dit qu’il se rendit plus tard en Allemagne pour jouer comme clown dans un cirque et qu’il revint à Varsovie où il mourut dans la solitude.
Au 27 habitait Kojfman Judel, un grand gaillard, juif hassidique et chantre, doté d’une superbe voix de ténor. Un jour il rasa sa barbe et quitta ses vêtements religieux pour aller chanter à l’opéra, mais il continua cependant à chanter dans la maison de prière hasside – le Shtiebel Modrzycki du numéro 28.
Reb Hirsz Rajszer habitait au numéro 2. Bien que non religieux au sens strict, c’était un juif riche, à barbe blonde, qui menait une vie rigoureuse comme les hassidim. Avec ses filles et sa femme, et quelques ouvriers, il dirigeait une boulangerie-pâtisserie, mais il avait également installé dans l’arrière-cour un élevage de volailles. Un récit relate de la témérité du coq de la basse-cour qui terrorisait le voisinage lorsque les habitants de l’immeuble s’en approchait ou traversaient la cour. Le gallinacé s’attaqua même au rabbin Iciele à coups de bec et en tirant sur son talit.

L’immeuble qui comptait le plus de personnes raccordées au réseau téléphonique était le numéro 10 avec 48 abonnés. Sur l’ensemble de la rue Twarda, on dénombrait plus de 700 abonnés au téléphone, un chiffre à mettre en perspective avec les 800 abonnés connectés au central du premier réseau téléphonique de la ville de Varsovie (alors situé du Próżna) à la fin du XIXème siècle.

La disparition du petit monde de la rue Twarda

A l’entrée en guerre, on dénombrait 72 immeubles le long de la rue Twarda. Aujourd’hui, il n’en reste que 3: les numéros 62, 28 (immeuble Lejb Osnos) et 6 (mitoyen à la synagogue). En 1938, on pouvait encore apercevoir au moins 2 immeubles en bois, les numéros 51 et 53, habités principalement par des polonais. La rue est aujourd’hui séparée en deux par l’avenue Jean-Paul II et le rond-point ONZ. Autrement dit, il ne reste quasiment plus rien de cette rue témoin du monde juif d’autrefois. C’est toujours en se penchant sur le passé que l’on constate le niveau des destructions qui s’est opéré pendant la guerre et durant la reconstruction de la ville.
Durant les bombardements intervenus lors du siège de la capitale en septembre 1939, plusieurs immeubles furent touchés, notamment les numéros 1, 3, 5, 8, 10, 12, 19, 21 qui furent entièrement détruits et les numéros 7, 9, 11, 13 partiellement détruits.

Porte du ghetto de la rue Twarda en 1940, avant le bouclage du ghetto
Porte du ghetto de la rue Twarda en 1940, avant le bouclage du ghetto. A gauche immeubles 52, 50, 48, 46 dans le secteur sud-ouest de la rue (Cliquer pour agrandir)

La rue Twarda fut insérée dans le petit ghetto dès novembre 1940 jusqu’à hauteur du numéro 52 qui délimitait l’extrémité sud-ouest du ghetto de Varsovie (découvrir le mémorial du mur de la rue Twarda).
Secteur est de la rue Twarda (nord en bas, sud en haut) avant son enfermement dans le petit ghetto (1939-1940)
Secteur est de la rue Twarda avant son enfermement dans le petit ghetto (1939-1940)

Au numéro 11 se trouvait le Judenrat et le service d’ordre, structures dirigées par les juifs, sous les ordres de l’occupant allemand. En octobre 1941, un redécoupage de la surface du ghetto ramena la limite au niveau de l’immeuble 44. La rue Twarda fut exclue de la zone de confinement des juifs de Varsovie lors des grandes déportations de l’été 1942 et la liquidation du petit ghetto, cependant, les ateliers Toebbens qui se trouvaient dans cette partie continuèrent à fonctionner jusqu’en août 1944. Durant les âpres combats menés lors de l’insurrection de 1944, la plupart des immeubles furent lourdement endommagés ou détruits, comme dans le reste de la ville. Une partie des immeubles subsistants furent démolis lors de la construction de l’axe nord-sud (aujourd’hui avenue Jean-Paul II), ainsi que quelques autres dans les années 60.
La rue Twarda en ruines en 1945
La rue Twarda en ruines en 1945 (Cliquer pour agrandir)


Les ruines des immeubles 3 et 5 de la rue Twarda après la guerre, à hauteur de la place Grzybowski. Au second plan l'église de Tous les Saints, en arrière plan la tour PAST-a (ancien central téléphonique) de la rue Zielna
Les ruines des immeubles 3 et 5 de la rue Twarda après la guerre, à hauteur de la place Grzybowski. Au second plan l’église de Tous les Saints, en arrière plan la tour PAST-a (ancien central téléphonique) de la rue Zielna (Cliquer pour agrandir)

Les vestiges des immeubles 11 et 13 de la rue Twarda en 1967
Les vestiges des immeubles 11 et 13 de la rue Twarda en 1967 (Cliquer pour agrandir)


Dénommée Querstrasse durant la guerre puis rue du Conseil National en 1947 (ul. Krajowej Rady Narodowej – KRN), la partie est actuelle de la rue repris son nom original de Twarda en 1970 et sa section sud-ouest en 1990.
Liste de personnes recensées dans la rue Twarda durant la période de la guerre.
Liste des abonnés du téléphone (1938-1939) de la rue Twarda.
Voir un film de Danuta Halladin (moja ulica – ma rue) sur la rue Twarda, tourné en 1965.
Aujourd’hui, les bureaux de la communauté juive de Varsovie se trouvent au 6 de la rue Twarda.
Un article sur les catholiques juifs de l’église de Tous les Saints, durant la guerre.

La rue Twarda aujourd’hui

Même avec beaucoup de volonté et de connaissance, il est bien difficile d’imaginer ce que fut cette rue, ses habitants. Il est impossible de renouer avec le passé. La profonde cassure de la seconde guerre mondiale a irrémédiablement modifié la nature de cette ville, la structure de ses habitants.
En 1938, on dénombrait 1 200 000 habitants à Varsovie dont 368 000 juifs. En 1945, il ne restait plus que 420 000 habitants. Il fallu attendre la fin des années 1970 pour que le niveau de la population d’avant guerre soit atteint. Aujourd’hui, Varsovie compte 1,7 million d’habitants mais la surface administrative de la ville s’est étendue. La Varsovie d’avant-guerre était plus petite mais densément peuplée. Il habitait 2 à 3 fois plus de personnes en centre ville avant la guerre qu’aujourd’hui. La ville était alors un maillage de rues constituées de milliers d’immeubles agencés en file indienne avec des innombrables cours et arrière-cours aujourd’hui disparues, tout au moins dans la partie nord de la ville. La rue Twarda, avec son tracé en diagonale, participait à ce foisonnement de vie judéo-polonaise qui faisait la particularité de cette grand métropole. Le vendredi soir, on peut croiser quelques familles juives qui se rendent à la synagogue Nożyk, elles témoignent, à leur minuscule échelle, cette vie juive qui se perpétue.
On dénombre 4 synagogues en activité à Varsovie, la synagogue Nożyk de la rue Twarda, et 3 autres , loubavitch et progressistes installées dans des immeubles. Tout un monde a disparu, mais une lumière brille toujours.
Découvrir la section est de la rue Twarda (depuis la place Grzybowski).
Découvrir la section ouest de la rue Twarda.

Rue Stawki depuis les ruines du ghetto

Une photo pour raconter l’histoire

Insurrection de Varsovie 1944, ruines du ghetto
Insurrection de Varsovie 1944, ruines du ghetto (Cliquer pour agrandir) Photo Józef Jerzy Karpiński Source Musée de l’Insurrection de Varsovie – Google Maps

La photo ci-dessus présente une perspective est-ouest de la rue Stawki avec au fond l’immeuble 4/6 de la rue Stawki (actuellement le numéro 10), situé sur la zone de Umschlagplatz, l’ancienne gare de marchandises utilisée pour la déportation des juifs de la capitale et de ses environs. Cet immeuble était utilisé comme zone de confinement pour les juifs, notamment la nuit, lorsque ces derniers ne pouvaient être embarqués dans les convois à destination du camp d’extermination de Treblinka.
Au premier plan, un insurgé polonais scrute à la jumelle la zone située au nord vers le quartier de Żoliborz, l’action se situe début août 1944, les premiers jours de l’insurrection de Varsovie. Au premier plan, les ruines du ghetto (grand ghetto), au niveau des gravas des immeubles 13 et 15 de la rue Stawki.
La zone nord du ghetto de Varsovie, dans le quartier de Muranów, l’ancien quartier juif, fut systématiquement détruite par les allemands et leurs supplétifs, principalement ukrainiens, durant l’insurrection du ghetto qui intervint entre le 19 avril 1943 et 16 mai 1943, et pendant laquelle 13 000 juifs furent tués et le reste de la population du ghetto, environ 58 000 juifs, furent déportés. Entre la date du bouclage du ghetto de Varsovie en novembre 1940 et le déclenchement de l’insurrection, entre 90 000 et 100 000 juifs moururent de faim et de maladie et 300 000 furent déportés depuis Umschlagplatz. La zone entièrement détruite du grand ghetto fut nivelée entre l’été 1943 et juillet 1944 lorsqu’un camp de concentration fut établi sur ses ruines (KL Warschau), dépendant dès 1944 du camp de concentration de Majdanek, avec pour objectif le déblaiement des ruines du ghetto et le tri des matériaux, réalisé par des prisonniers juifs (notamment d’origine grecque) envoyés depuis Auschwitz.
Le 1er août 1944 fut déclenché l’insurrection de Varsovie contre l’occupant allemand. Ce soulèvement dura jusqu’au 2 octobre 1944 et plus de 200 000 personnes, combattants mais surtout civils furent tués. A la fin de l’insurrection, la ville fut vidée de ses habitants et systématiquement détruite par les allemands.

Quelques chiffres pour cerner la dimension du nombre de victimes

En comptant le nombre de tués durant le siège de Varsovie en septembre 1939, le nombre de polonais tués durant la guerre, le nombre de juifs morts pendant la période du ghetto puis tués pendant son soulèvement et le nombre de polonais morts durant l’insurrection de 1944, on peut avancer un chiffre d’une fourchette basse de 400 000 morts à Varsovie, répartis entre 70% de non juifs et 30% de juifs, ces derniers ayant été exterminés principalement au camp de Treblinka.
A cela si on rajoute les 300 000 juifs de Varsovie et de sa proche région exterminés en camp, le chiffre total du nombre de victimes habitant à Varsovie et sa proche région durant la seconde guerre mondiale s’élève à une fourchette avoisinant les 650 000/700 000 personnes.
Des chiffres qui donnent une petite idée de ce qu’à pu représenter les pertes dans la capitale polonaise et comprendre ce marqueur toujours vivace dans la société de ce pays. 200 000 tués lors de l’insurrection de 1944, c’est plus que le nombre de victimes à Hiroshima et Nagasaki réunis. Ce qui revient à dire que le nombre total de victimes à Varsovie et sa proche région dépasse de 15% environ le nombre total de français morts durant la seconde guerre mondiale.
Au delà de Varsovie, la seconde guerre mondiale a provoqué une cassure irrémédiable dans l’histoire de la Pologne et dans la structure même de sa population avec la disparition définitive d’une société multiple, composée avant guerre à 30% environ de polonais ethniquement russes, ukrainiens, biélorusses, lituaniens et allemands, sans parler des 10% de juifs.
Aujourd’hui, la population juive revendiquée dans les communautés s’élève entre 6000 et 8000 personnes, et environ 25 000 autres qui se revendiquent d’origine juive, ou juifs.

La photo ci-dessous présente l’actuelle vue de la photo du haut.

Situation de la rue Stawki aujourd'hui
Situation de la rue Stawki aujourd’hui (cliquer pour agrandir) – Photo Google Earth

> Découvrir l’histoire de Umschlagplatz.

The zookeeper’s wife

Un couple de Justes parmi les Nations

Ces temps-ci sort sur les écrans le film The Zookeeper’s Wife, une production américano-britannique réalisée par Niki Caro et qui retrace un épisode de la vie du directeur du zoo de Varsovie Jan Żabiński et de son épouse Antonina, et qui sauvèrent la vie de nombreux juifs en les cachant dans l’enceinte du zoo et dans la cave de leur villa.
Le scénario du film est bâti autour d’Antonina, dont le rôle est joué par l’actrice Jessica Chastain.

The zookeeper's wife, un film réalisé par Niki Caro et qui retrace la vie du couple Żabiński durant la guerre et qui sauvèrent de nombreux juifs
The zookeeper’s wife, un film réalisé par Niki Caro et qui retrace la vie du couple Żabiński durant la guerre et qui sauvèrent de nombreux juifs (Cliquer pour agrandir)
En 2015, à l’initiative de Jonny Daniels, fondateur de l’organisation From the Depths qui oeuvre pour la sauvegarde du patrimoine juif en Pologne et pour une reconnaissance plus visible des polonais honorés du titre de Justes parmi les Nations, le musée de la villa des Żabiński a été inauguré en présence des enfants Żabiński, Ryszard et Teresa, et de Moshe Tirosh un enfant juif qui vécut caché dans les caves de la villa.

> Découvrir l’histoire des Żabiński et les photos de l’inauguration du musée au zoo de Varsovie.

The zookeeper's wife
The zookeeper’s wife