The zookeeper’s wife

Un couple de Justes parmi les Nations

Ces temps-ci sort sur les écrans le film The Zookeeper’s Wife, une production américano-britannique réalisée par Niki Caro et qui retrace un épisode de la vie du directeur du zoo de Varsovie Jan Żabiński et de son épouse Antonina, et qui sauvèrent la vie de nombreux juifs en les cachant dans l’enceinte du zoo et dans la cave de leur villa.
Le scénario du film est bâti autour d’Antonina, dont le rôle est joué par l’actrice Jessica Chastain.

The zookeeper's wife, un film réalisé par Niki Caro et qui retrace la vie du couple Żabiński durant la guerre et qui sauvèrent de nombreux juifs
The zookeeper’s wife, un film réalisé par Niki Caro et qui retrace la vie du couple Żabiński durant la guerre et qui sauvèrent de nombreux juifs (Cliquer pour agrandir)
En 2015, à l’initiative de Jonny Daniels, fondateur de l’organisation From the Depths qui oeuvre pour la sauvegarde du patrimoine juif en Pologne et pour une reconnaissance plus visible des polonais honorés du titre de Justes parmi les Nations, le musée de la villa des Żabiński a été inauguré en présence des enfants Żabiński, Ryszard et Teresa, et de Moshe Tirosh un enfant juif qui vécut caché dans les caves de la villa.

> Découvrir l’histoire des Żabiński et les photos de l’inauguration du musée au zoo de Varsovie.

The zookeeper's wife
The zookeeper’s wife

La dernière synagogue de style oriental en Pologne

Landé, une famille qui a marqué l’histoire des juifs d’Ostrów Wielkopolski

Il est une synagogue quasiment inconnue du grand public qui s’intéresse à l’histoire de la Pologne et qui ne figure pas sur les circuits touristiques dédiés au patrimoine juif. Pourtant cette synagogue possède quelque chose d’unique dans son architecture puisque c’est la dernière grande synagogue de style oriental que l’on peut admirer aujourd’hui en Pologne, à Ostrów Wielkopolski, en région de Grande Pologne (ouest), à une centaine de kilomètres au nord-est de Wrocław. Elle est à mes yeux l’une des plus belles synagogues aussi bien par le style mauresque unique de ses élévations et de ses deux tours que par sa double galerie en bois qui surplombe l’ancienne grande salle de prières. Elle fût inaugurée en 1860 et son architecte et bâtisseur s’appelait Moritz Landé.

La synagogue de Ostrów Wielkopolski restaurée en 2010
La synagogue de Ostrów Wielkopolski restaurée en 2010 (Cliquer pour agrandir) – Photo www.shabbat-goy.com

Moritz Landé
Moritz Landé (Cliquer pour agrandir) – Photo Domaine public
Moritz Landé est né en 1829 à Ostrów Wielkopolski, une ville polonaise alors appelée Ostrowo lorsque la province de Posen (Poznań) était sous domination germanique durant le XIXème siècle. Né dans une famille juive, il était le fils de Löbel Landé, un commerçant prospère établi en ville.
Les origines de la famille remontent probablement à leur présence dans la ville de Landau dans le land de Rhénanie-Palatinat et serait affiliée à la lignée de la famille sacerdotale des Lévites. Dans cette ville germanique, les familles Landau étaient installées depuis de très longues générations, et, selon la tradition familiale, installées dès les premiers siècles de la chrétienté avec l’arrivée des légions romaines. Avec la persécution des juifs en terre germanique dès le XIème siècle, les familles émigrèrent vers l’est dans les territoires de la Pologne et de l’actuelle République Tchèque. Des enregistrements des familles sont notés à Cracovie, à Opatów et à Tarnopol en Ukraine. Beaucoup de descendants sont devenus prêtres et rabbins conformément à la tradition des lévites. C’est vers le XVIIIème siècle que le nom de Landau a été transformé en Lande. L’accentuation du nom, Landé, n’étant apparue qu’à partir du début du XIXème siècle à Ostrowo.
Le premier représentant de la famille présent à Ostrów était Jakob ben Jicchak ha-Levi Lande, arrivé en ville très probablement depuis Kalisz vers 1770 pour prendre les fonctions de premier rabbin permanent. Il se maria avec Vögele, la fille d’un scientifique dénommé Samuel Cohen. Le rabbin Lande mourut en 1787 et fut enterré dans le cimetière juif de Ostrów. Jakob eut deux fils, Hirsh et Moses, et une fille Torza.
Plusieurs générations de la filiation de Moses se sont succédée à travers ses 4 fils et 2 filles. Seul Löbel Landé (1788-1869) est resté à Ostrów alors devenue Ostrowo. un autre fils, Jakob, s’installa à Wrocław (Breslau) et Dawid, entrepreneur et industriel, géra ses
affaires au travers d’une mine de tourbe, une trentaine d’ateliers de tissage situés à Kalisz et une filature de coton à Łódź.
Löbel se maria avec Blume Zuckermann et ils eurent 14 enfants dont 5 filles et 5 garçons (les autres étant morts en bas-âge). Il exerça de façon prospère à Ostrowo comme commerçant notamment avec l’approvisionnement en fruits exotiques. Il a été le fondateur d’une synagogue et l’un des principaux bienfaiteur d’une école juive. Il fut l’un des premiers juifs naturalisé prussien en 1833.
Parmi les enfants du couple Löbel et Blume, il y eut le futur architecte Moritz et Josef, qui devint un commerçant célèbre à Ostrowo puis à Berlin. Il est à noter qu’après la première guerre mondiale, on assista à une forte émigration des juifs d’Ostrowo, redevenue Ostrów, vers l’Allemagne. Hugo, le fils de Josef ouvrit un cabinet d’avocats en Allemagne à Elberfeld, il se maria avec sa cousine Tekla Landé, la fille de Moritz, et le couple fut très actif dans les mouvements socialistes et dans leur ville où Tekla fût l’une des premières femmes d’Allemagne à siéger dans un conseil municipal. Ils eurent quatre enfants. Leur fils aîné, Alfred Landé devint un grand scientifique, professeur à l’Université de Tübingen, puis chercheur à l’université Colombus, Ohio, aux Etats-Unis. Leur fille Charlotte exerça en tant que pédiatre, Franz devint musicien, compositeur et critique, il mourut à Auschwitz; et Eva qui fit carrière en tant que professeur puis œuvra au sein d’une organisation chrétienne d’Amérique dans la lutte contre la pauvreté.

Moritz Landé fut éduqué par un percepteur puis il poursuivit ses études à Breslau (Wrocław). Il partit vivre chez son oncle Jacob Landé qui était architecte. Il se maria avec Sophie Block en 1857.
Il dessina et dirigea l’édification de la synagogue de Ostrów Wielkopolski dont la construction s’étala entre 1857, avec la pose de la première pierre, et son inauguration en 1860 en présence du rabbin Aron Moses Stössel et des autorités de la ville.
La synagogue fut réalisée dans un style architectural oriental mauresque. C’était alors l’un des bâtiments les plus prestigieux de la ville. Un grave accident survint en 1872 à la synagogue le jour de Yom Kippour où une coupure de gaz, qui était utilisé pour éclairer l’intérieur de l’édifice, provoqua un mouvement de foule durant lequel 19 personnes moururent piétinées.

Le bâtiment édifié en briques s’inscrit dans un plan perpendiculaire avec une arche Sainte (Aron ha-Kodesh) située au sud de la grande salle de prières qui est surmontée par deux majestueuses galeries réalisées en bois. Les élévations intérieures et les boiseries sont ornées de polychromies. Les élévations extérieures furent réalisées avec des décorations architectoniques inspirées du style mauresque oriental qui se développa alors durant le XIXème siècle en Europe. Les deux tours situées côté rue à chaque extrémité de la synagogue offrent à l’ensemble une architecture unique et grandiose.

Moritz Landé a été un bâtisseur et architecte de grand talent. Il a été le concepteur de l’un des cimetières juifs de Berlin.
En 1864, il s’installa avec sa famille à Berlin où il mourut en 1888. Il fut inhumé dans le grand cimetière juif de Berlin de Weißensee.

Intérieur de la synagogue de Ostrów Wielkopolski restaurée en 2010
Intérieur de la synagogue de Ostrów Wielkopolski restaurée en 2010 (Cliquer pour agrandir) – Photo www.shabbat-goy.com

> Découvrir la synagogue de Ostrów Wielkopolski.

Menachem Bronsztajn, l’histoire d’un parrain de Łódź

…ou l’incroyable parcours d’un caïd juif

La une du journal Litzmannstädter Zeitung en 1943 intitulée Der blinde Max von Lodz – ein jüdischer Gangster - l’aveugle Max de Lodz, un gangster juif
La une du journal Litzmannstädter Zeitung en 1943 intitulée Der blinde Max von Lodz – ein jüdischer Gangster – l’aveugle Max de Lodz, un gangster juif (Cliquer pour agrandir)
Menachem Bronsztajn, surnommé Max l’aveugle, régna en maître absolu sur la pègre de la cité du textile de Łódź jusqu’à l’entrée en guerre.
Découverte d’un destin hors du commun.

> Lire la suite…

La manipulation des images

Ou comment donner du grain à moudre aux négationnistes

Avec la profusion des sites personnels et des sites d’images tel Pinterest, de Facebook et bien d’autres supports, l’image est devenue un vecteur central de la communication. Bien souvent, les personnes qui surfent sur le Net ne s’arrêtent qu’à des images ou des titres. On entre dans le domaine de la consommation d’informations poussée à son extrême, on lit en diagonale, on feuillette, on zappe, on survole.
Ce comportement est assez visible sur Facebook ou nombre de gens likent ou réagissent sans vraiment prendre le temps de lire l’article ou le papier dont il est question. On reçoit tellement d’informations que d’un côté il est impossible de tout lire, et de l’autre on lit en survolant.
Les communicants de la presse écrite ont bien assimilé ce comportement depuis longtemps déjà et ont mis en place des techniques qui permettent aux lecteurs d’assimiler rapidement et globalement de l’information. La recette, diffuser une image choisie accompagnée d’un titre percutant et d’un bandeau de 2 ou 3 lignes. Cette manière de présenter un sujet permet au lecteur-surfeur d’assimiler environ 50% d’une information sans pour autant lire l’article qui suit.

Les images quant à elles naviguent de site en site, comme désormais une bonne partie de l’information traditionnelle, grâce à la technique du copier-coller. De part la multitude et la répétition, la photo détournée et l’information bancale deviennent factuelles et vérités. Et il est souvent difficile dans ce foisonnement d’images et d’articles de trier le vrai du faux.
Sur le sujet de l’holocauste, j’ai déjà observé nombre d’inexactitudes, d’erreurs, parfois très grossières (une photo de la rafle du Vel d’Hiv… en 1961).
La manipulation d’images, quoique moins fréquente, reste plus sournoise.

Ci-dessous, une photo extraite du site Jewish Virtual Library, mais que l’on retrouve sur de nombreux autres sites web.

Jews Forced to Dig Graves - Juifs forcés de creuser leur tombe
Jews Forced to Dig Graves – Juifs forcés de creuser leur tombe

Elle présente dit-on des juifs forcés de creuser leur tombe sous l’oeil d’un soldat allemand.
Ayant reconnu l’auteur de cette photo qui est Julien Bryan, un photographe américain qui se trouvait à Varsovie au moment du déclenchement de la guerre, je me suis demandé quelle était l’intention de ce cadrage restreint. D’autant plus qu’une autre photo a été prise durant cette séquence.
Le cliché a été pris en septembre 1939, dans le quartier de Praga, à Varsovie. Les deux juifs âgés qui creusent la terre à l’aide de pelles ne sont pas seuls mais creusent une tranchée en compagnie d’autres polonais, sous l’œil organisateur d’un soldat polonais. L’événement se situe juste après le déclenchement de la guerre et durant le siège de Varsovie par les allemands.
Quand on sait que ce ne sont pas les photos qui manquent pour illustrer l’holocauste, on peut se demander pourquoi certains en viennent à détourner des photos pour arranger à leur manière des événements tout autre. Il est clair que certains négationnistes qui eux aussi utilisent ce procédé trouvent là de la matière à contradiction.
Ci-dessous, un autre angle de la photo originale.
Jews Forced to Dig Graves - Juifs forcés de creuser leur tombe
Jews Forced to Dig Graves – Juifs forcés de creuser leur tombe – La photo originale, colorisée, prise par Julien Bryan en septembre 1939

Ci-dessous, une autre photo de Julien Bryan prise durant cet événement.
Siège de Varsovie, septembre 1939 - Photo Julien Bryan
Siège de Varsovie, septembre 1939 – Photo Julien Bryan

> Voir une série de photos emblématiques de Julien Bryan.

Zenek Moskowicz, jeune garçon du ghetto

Retour sur une image du ghetto

Enfants du ghetto au croisement des rues Żelazna et Leszno (Cliquer pour agrandir)
Enfants du ghetto au croisement des rues Żelazna et Leszno . Photo Google Maps et ZIH (Cliquer pour agrandir).

Une photo emblématique du ghetto de Varsovie, extraite d’un film tourné à l’époque et montrant des enfants et adolescents arrêtés à la porte du ghetto qui était située au croisement des rues Żelazna et Leszno (actuelle avenue Solidarność). Les enfants sont obligés sous la contrainte des soldats allemands (visibles sur la vidéo originale) de déposer les légumes qu’ils avaient cachés sous leurs vêtements afin d’apporter quelques provisions pour leur famille enfermées dans le ghetto.
Sur la photo sont visibles un policier polonais sur la gauche et un soldat allemand sur la droite. Les portes des ghettos étaient gardées par des soldats et des gendarmes allemands, des policiers polonais et des membres de la police juive.
Souvent, grâce à leur petite taille et leur agilité, nombre d’enfants se sont faufilés à travers des ouvertures pratiquées dans le mur du ghetto afin de partir à la recherche de quelque nourriture pour leur famille, du côté de la zone aryenne et beaucoup d’entre-eux furent arrêtés. D’autres qui eurent moins de chance furent blessés ou tués.

Sur une autre photo (ci-dessous) prise ce même jour, on distingue 2 adolescents, 2 garçons et une fille. L’adolescent situé à gauche a été identifié et s’appelle Zenek Moskowicz.

Zenek Moskowicz dans le ghetto de Varsovie
Zenek Moskowicz  (ici à gauche) à une des entrées du ghetto de la rue Leszno. Photo Yad Vashem

Zenek (Moskowicz) Maor est né en 1923 à Włocławek, il était le fils de Yaakov et Lea, propriétaires d’une fabrique de papier qui fut confisquée par les allemands au début de la guerre. La famille se rendit à Varsovie en janvier 1940 pour fuir les persécutions des allemands de Włocławek.
Zenek avait alors 16 ans, il était déjà un membre du Hachomer Hatzaïr depuis plusieurs années. Lorsque le ghetto fut bouclé en 1940, Zenek travailla dans une laverie pour les allemands et dans d’autres brigades de travail dans le ghetto et à l’extérieur (comme à l’aérodrome d’Okęcie). Il fut par la suite dirigé vers un camp de travail situé à Września, une ville située à l’est de Poznań. De là, il fut redirigé, avec son frère Henryk (Heniek), vers d’autres camps puis vers le camp établi dans la mine de charbon de Janina et qui dépendait du complexe concentrationnaire d’Auschwitz où il travailla dans des conditions extrêmement rudes à 300 mètres sous terre.

Zenek Moskowicz lors d'une sélection
Zenek Moskowicz à gauche (devant le soldat) lors d’une sélection. Photo Yad Vashem (Cliquer pour agrandir)

Équipés de lampes à acétylène, les prisonniers n’avaient pas la possibilité d’utiliser des allumettes ou des briquets et travaillaient constamment dans la pénombre. Zenek mis au point une technique permettant d’allumer les lampes à l’aide de fils électriques connectés sur une sonnette d’alarme. Accusé de sabotage et condamné à mort, le commandant du camp n’exécuta pas la sentence, ayant compris que Zenek voulait simplement modifier le système d’allumage de la lampe.
Zenek participa à la marche de la mort de janvier 1945. Son frère s’échappa du groupe qui fut la cible de tirs des soldats allemands. Zenek fut libéré avec l’avancée de l’armée rouge. Convaincu de la mort de son frère, il se rendit à Włocławek où aucun membre de sa famille ne réapparut. Il retrouva plus tard son frère en Bavière qui émigra par la suite aux Etats-Unis. Zenek émigra pour sa part en Palestine. Plus tard en Israël, il changea son nom de Zenek Moskowicz en Zenek Maor.
Il se rendit en Pologne en 1982, dans la mine où il avait travaillé durant la guerre et constata que les mineurs utilisaient toujours le même modèle de lampe. Il en ramena une pour la collection de Yad Vashem.
Zenek Maor mourut en 2009.

Zenek Maor en 2007
Zenek Maor à gauche sur la photo en 2007. Photo (www.senatspressestelle.bremen.de)

Porte du ghetto de la rue Leszno

Sur la photo montage au début de l’article, en arrière plan de l’image en noir et blanc, l’immeuble du 93 Żelazna/79 Leszno, en ruines mais encore debout à la fin de la guerre. A la droite sur la photo récente, l’immeuble 81 Leszno où une partie de ses habitants étaient juifs. Ces deux immeubles situés à cet endroit furent intégrés dans le grand ghetto pour la période allant de novembre 1940 à probablement avril 1941.

Immeuble Leszno 81
Immeuble Leszno 81 ( Source Referat Gabarytów, ville de Varsovie)

Liste des abonnés du téléphone du 81 Leszno pour la période 1938-1939:

Ajlenberg M. atelier de gravure,
Borenstein Ajzyk,
Kahane Sjoma,
Kasztelańska B.,
Korabielnik Stella et Michał,
Rotlewki J.,
Rozenblum Ruchla, épicerie fine,
Schor M., professeur de collège,
Szefner Boruch, journaliste,
Wolteger Henryk, avocat,
Ecoles publiques communales n°86 et 109.

Dans cet immeuble édifié au début du XXème siècle et qui appartenait à Herman Sieraczki se trouvaient également les bureaux de la fabrique de chapeaux « Eleganto« . Seule la façade est de cet immeuble survécut au temps.
L’immeuble, inhabité depuis plusieurs années, a été démoli en 2014.

Ci-dessous, la vue d’avant guerre de l’endroit où se trouvait la porte du ghetto et cette photo des enfants du ghetto:

Immeubles Leszno 79 et 81
Immeubles Leszno 79 à gauche et 81 à droite. La rue Żelazna est située à gauche. Voir la vue actuelle ( Source Referat Gabarytów, ville de Varsovie)

 

 

Juliusz Feigenbaum et la maison Syrena

Juliusz Feigenbaum est né en 1872 à Varsovie.
Pendant sa jeunesse, il étudia le violoncelle et la composition.
En 1890, il participa à la première présentation du gramophone à Varsovie. Il s’occupa de vente d’instruments de musique à partir de 1897.
Dès 1902, il proposa dans son magasin le phonographe Edison ainsi que d’autres appareils fabriqués aux Etats-Unis. Il fut également représentant pour la société Gramophone en Pologne. Thomas Edison avait fabriqué le premier phonographe en 1877, suivi par Alexander Bell qui le modernisa et lui donna le nom de gramophone.
Feigenbaum produisit ses propres gramophones qui étaient diffusés sous la marque Saturn. Ces appareils étaient en partie équipés de pièces d’origine américaine et allemande. En 1904, lança la fabrication de disques phonographiques qui furent diffusés sous la marque Ideal, seulement quelques années après la création de la première maison d’édition musicale aux Etats-Unis. En 1908, il fonda la société Pierwszą Warszawską Fabrykę Gramofonów (Première fabrique varsovienne de gramophones) qu’il renomma par la suite Pierwszą Krajową Fabryką Gramofonów (Première fabrique nationale de gramophones).

Syrena Elektro
Syrena-Record (Source grammophon-platten.de)

Cette même année, il créa la société Syrena Rekord qui regroupa les activités d’enregistrement et de pressage. Elle devint la première société d’édition musicale en Pologne et la quatrième dans le monde.
Syrena, sirène en polonais, est l’emblème de la ville de Varsovie.

Enregistrement de l'hymne national polonais par le ténor Ignacy Dygas sur un disque de la société Syrena
Enregistrement de l’hymne national polonais par le ténor Ignacy Dygas sur un disque de la société Syrena (Cliquer pour agrandir)

En 1910, à Varsovie, on dénombrait une dizaine de studios d’enregistrement.

Le siège, studio d'enregistrement et centre de production de disques de la société Syrena, 66 rue Chmielna à Varsovie
Le siège, studio d’enregistrement et centre de production de disques de la société Syrena, 66 rue Chmielna à Varsovie – Source Referat gabarytów Warszawa (Cliquer pour agrandir)

La société Syrena Rekord était basée au 66 de la rue Chmielna depuis novembre 1911 et possédait un équipement moderne composé de 76 presses qui pouvaient fabriquer 16 000 disques par jour. 2,5 millions de disques furent fabriqués la première année.
Juliusz Feigenbaum habitait le premier étage. Auparavant, l’usine de pressage était située au 33 de la rue Piękna.
La société Syrena était déjà établie en Europe de l’est comme la société d’édition musicale leader sur le marché russe et elle ouvrit un entrepôt à Kiev afin d’alimenter le marché ukrainien.
En 1913, la société développa les ventes vers l’Angleterre, l’Ecosse et l’Irlande. Un technicien fut envoyé à Liverpool afin de s’occuper des enregistrements. Puis une action commerciale de diffusion du catalogue fut entreprise vers les Etats-Unis à travers un négociant de Baltimore.
Au déclenchement de la première guerre mondiale, Feigenbaum et Fabian Tempel son assistant qui se trouvaient alors en Allemagne, furent arrêtés et détenus comme prisonniers de guerre durant deux années. A. Gershuni qui était alors vice-président fut blessé par une bombe lâché depuis un zeppelin et qui explosa devant le siège de la société dans la rue Chmielna.
Durant la guerre, une grande partie des actifs, dont les presses de la société, furent transférés non loin de Moscou, ce qui permit de sauvegarder l’ensemble du catalogue et du matériel.

Après le conflit, l’usine de pressage fut réactivée à Varsovie et plusieurs dizaines de disques furent enregistrés.
Les années d’après guerre furent difficiles pour la société à tel point que la production fut arrêtée en 1917. Cependant, dès 1920, Syrena modernisa ses équipements d’enregistrement et de production de disques, jusqu’à la constitution du premier catalogue d’après guerre. Les années qui suivirent virent s’asseoir la domination des activités sur le marché musical polonais.

Le logo de la société Syrena Electro créée par Juliusz Feigenbaum
Le logo de la société Syrena Electro créée par Juliusz Feigenbaum (Cliquer pour agrandir)

En 1929, l’enregistrement électro-acoustique fit son apparition et la société changea de nom pour devenir Syrena-Electro.
Le dernier catalogue de la firme fut édité durant l’été 1939 juste avant le déclenchement de la seconde guerre mondiale.

L’usine fut touchée par les bombardements de septembre 1939 et partiellement incendiée, les archives détruites. Les allemands fermèrent les maisons de production de Varsovie et transférèrent les équipements saisis en Allemagne. Hilary Tempel, co-directeur de la société fut arrêté par les allemands, emprisonné au centre de détention de Pawiak puis fusillé.
Juliusz Feigenbaum se trouvait en Suisse avant le déclenchement de la guerre.
L’immeuble de la société Syrena-Rekord fut détruit durant l’insurrection de Varsovie de 1944, le bâtiment fut par la suite démoli pour laisser la place au palais des sciences et de la culture. Aujourd’hui à cet endroit précis s’élève l’aile qui abrite le musée des techniques.

Le catalogue de disques était très varié, allant de la musique populaire à l’opérette en passant par les chansons de films, la musique instrumentale populaire. Les musiques de chambre, classiques et symphoniques étaient très bien représentées. Syrena-Record a également enregistré de la musique militaire et religieuse. Le catalogue comportait aussi des récits enregistrés par des acteurs populaires. Les enregistrements en yiddish et en hébreu ont également été menés. Le musée polonais situé aux Etats-Unis possède un fonds des enregistrements Syrena.

La société Syrena-Record était l’une des plus anciennes maisons de disques européenne puisque elle avait été créée en 1904, la même année que la Societa Italiana di Fonotipia.
Au plus fort de sa production, la société pressait 15 000 disques par jour. Le studio d’enregistrement se trouvait dans une grande salle de bal entourée de miroirs et ornée de stucs. Les intérieurs étaient très luxueux malgré l’aspect extérieur plus austère. Juliusz Feigenbaum était assisté de Fabian Tempel pour la direction des opérations. A côté de la gestion de son entreprise, Feigenblaum s’occupait également des relations avec les chanteurs, la promotion et l’organisation des enregistrements, la recherche de nouveaux talents. Afin de s’entourer des meilleurs artistes et musiciens, Feigenbaum n’hésitait pas à leur verser des rétributions très élevées, à les entourer de fastes et à mettre à leur disposition voitures de luxe. La société comportait un important catalogue de musique polonaise et de sonorités juives largement diffusé en Galicie auprès de la minorité polonaise. A l’établissement de la société Syrena, Carl Sandhal collabora comme directeur technique, il possédait auparavant une usine de fabrication d’enregistreurs à Berlin, la société Sandhal & Lehman.

Durant les 35 ans (1904-1939) d’existence de la société Syrena, 20 000 enregistrements furent réalisés. Parmi les très nombreux artistes qui participèrent à cette aventure musicale, on trouve un grand chanteur polonais très connu, Mieczysław Fogg (Fogiel) dont la carrière a démarré dans le théâtre Qui Pro Quo de la galerie Luksemburg à Varsovie.  Henryk Vars, le futur compositeur de la musique de la série Flipper le dauphin qui procéda à de nombreux enregistrements chez Syrena et accompagna de nombreux artistes; il collabora aussi en tant que directeur musical de la société.

Ecouter ci-dessous une chanson de Mieczysław Fogg accompagné par Henryk Vars et son orchestre.

Juliusz Feigenbaum est mort en mars 1944 (1946 ou 1947 selon d’autres sources), en Suisse, à Zurich. Il avait 5 enfants, dont Włodzimierz Feigenbaum qui était membre de la direction de la société avant la seconde guerre mondiale.

Téléphone de Juliusz Feigenbaum - Annuaire du téléphone 1938-1939
Téléphone de Juliusz Feigenbaum – Annuaire du téléphone 1938-1939
Société Syrena - Annuaire du téléphone 1938-1939
Société Syrena – Annuaire du téléphone 1938-1939

 

Marian Hemar

Une créativité artistique foisonnante

Marian Hemar, de son nom Marian Hesceles, est né à Lwów (Lviv) en 1901 dans une famille juive. Son frère Henryk était journaliste, écrivain et critique littéraire, tous deux étaient cousins de Stanisław Lem, un auteur reconnu de science-fiction.

Marian Hemar
Marian Hemar
Après des études de médecine et de philosophie à l’université de Lwów, il se rendit en Italie d’où il écrivit pour le journal polonais Gazety Porannej. Durant la période 1918-1920, il participa à la bataille de Lemberg durant la guerre polono-ukrainienne.
Il se rendit à Varsovie en 1924 suite à une invitation du directeur du théâtre Qui Pro Quo Jerzy Boczkowski, en tant qu’auteur où sa réputation grandit très rapidement. Il devint ami avec le poète Julian Tuwim. Ses qualités créatrices en firent un auteur prolixe qui se produisit dans les cabarets Morskie oko, Banda ou Cyrulik Warszawski. Il écrivit des centaines de sketches pour la radio polonaise, mais également des historiettes, des sketches et des blagues juives co-écrites avec son ami Tuwin et le poète et dramaturge Antoni Słonimski. Il est l’auteur de 3000 chansons dont de nombreuses populaires, des centaines de poèmes et plusieurs pièces de théâtre radiophoniques, des poèmes lyriques aussi bien que satiriques. Il écrivait aussi pour l’hebdomadaire culturel Wiadomości Literackie (Nouvelles littéraires).

Il puisait son inspiration dans la vie quotidienne aussi bien que dans la sienne notamment autour de son échec amoureux avec l’actrice Maria Modzelewska avec qui il s’était marié en 1935 et qu’il mit en chanson dans Chciałabym, a boję się! (je voudrais, et j’ai peur). Marian et Maria se séparèrent en 1939, elle partit pour les Etats-Unis.

Durant la guerre, il quitta Varsovie où il était recherché par la Gestapo après des pièces satiriques sur Hitler qu’il avait jouées avant la guerre. Il rejoignit la Brigade indépendante de chasseurs des Carpates, un corps expéditionnaire militaire polonais stationné au Moyen-Orient, après être passé en Roumanie, en Palestine et en Egypte. Il combattit à Tobrouk en 1941. Durant cette période, il continua ses activités artistiques à travers les activités théâtrales du corps militaire pour qui il composa un hymne.
Il rejoignit Londres sous les ordres du commandant en chef des forces polonaises, le général Sikorski. Là, au ministère de l’information et de la documentation, il lutta et dénonca la propagande allemande de Goebbels mais également anglaise.

Après la guerre, il ne retourna pas en Pologne par craintes de persécutions du nouveau pouvoir en place du à son activisme anticommuniste et il s’établit en Angleterre où il devint l’une des figures de la diaspora polonaise (polonia) pour qui il écrivit plus d’une soixantaine de chansons, et du théâtre polonais au sein du club des émigrants polonais. Il continua à écrire pour le compte du département polonais de la station Radio Free Europe à travers l’émission Teatr Hemara (le théâtre Hemar). Ses chansons étaient censurées par le pouvoir communiste polonais.
Il se remaria en 1946 avec la starlette hollywoodienne Caroll Ann (Caja) Eric, commettant un acte de bigamie puisque son divorce d’avec Maria Modzelewska ne fut acté qu’en 1956.
Sur la fin de sa vie, il traduisit les sonnets de Shakespeare en polonais ainsi que les Odes d’Horace.
Marian Hemar est mort en 1972 dans le Surrey à Coldharbour où il a été inhumé.

Lors de sa venue à Varsovie au théâtre Qui Pro quo, en 1925, il croisa de nombreux artistes populaires de l’entre-deux guerres dont Adolf Dymsza et Eugenius Bodo, un grand acteur et chanteur très célèbre, d’origine suisse. Le théâtre Qui Pro Quo était situé dans la grande Galerie Luksemburg qui fut entièrement détruite durant la guerre et qui se situait à proximité du grand théâtre.

Marian Hemar cotoya un mouvement intellectuel et artistique extrêmement foisonnant durant l’entre-deux guerres à Varsovie où de très nombreux écrivains, artistes, musiciens, compositeurs et poètes juifs exprimèrent tout leur talent comme Julian Tuwin, Andrzej Włast, Władysław Szlengel, Henryk Wars, Emanuel Szlechter, Artur Gold, Zygmunt Białostocki, Szymon Kataszek, Kazimierz Krukowski et d’autres.
Lorsque le premier dessin animé couleurs de Walt Disney, Blanche-Neige et les 7 nains, sorti sur les écrans des cinémas polonais, ce fut Marian Hemar qui effectua le doublage, sa femme Maria Modzelewska doublant quant à elle Blanche-Neige et prêtant sa voix pour les chansons.
Selon certaines sources, Hemar se serait converti soit au catholicisme, soit au protestantisme lors de son mariage avec Maria Modzelewska.

Marian Hemar a été décoré de la croix d’Officier puis de commandeur de l’Ordre Polonia Restituta.

Luba Blum-Bielicka

Enseigner et soigner à tout prix

Luba Blum-Bielicka à Otwock
Luba Blum-Bielicka à Otwock, à droite, en compagnie d’une jeune puéricultrice – Source Mark Shreberman – Yad Vashem (Cliquer pour agrandir)

Luba Blum-Bielicka est née en 1905 à Wilno (Vilnius) et est décédée en 1973. Elle était infirmière de métier, directrice d’école d’infirmières et activiste dans le monde social juif et membre du Bund.

Luba Blum-Bielicka et Abraham Blum
Luba Blum-Bielicka et Abraham Blum (Cliquer pour agrandir)

Née dans une famille nombreuse juive orthodoxe, elle se maria avec Abrasha (Abraham) Blum, également militant du Bund et insurgé durant le soulèvement du ghetto de Varsovie, qu’elle avait rencontré dès le collège.
Elle termina des études en école d’infirmières en 1925 à l’hôpital orthodoxe juif de Varsovie et devint assistante du directeur en 1939.

Elle s’occupait également des formations d’infirmières pour les sections ouvertes de Paris et Bruxelles.

Après le déclenchement de la guerre,  elle continua a exercer et pris la direction de l’école de formation.

Elèves infirmières durant la période du petit ghetto
Elèves infirmières durant la période du petit ghetto (Cliquer pour agrandir)

L’école déménagea dans le petit ghetto en novembre 1941 dans un bâtiment situé à l’angle des rues Mariańska et Pańska. L’établissement avait pris en charge la formation d’une soixantaine d’élèves infirmières. Les formations se tenaient bien évidemment dans des conditions difficiles durant cette période du ghetto. C’était le seul centre de formation qui avait été autorisé dans le ghetto par les allemands. Lors de la liquidation du petit ghetto durant les grandes déportations de l’été 1942, les élèves infirmières furent arrêtées et dirigées vers Umschlagplatz et de là envoyées vers le camp d’extermination de Treblinka.

Les enfants du couple Blum-Bielecka, Wiktoria et Aleksander, furent raflés à ce moment là avec le groupe d’élèves et également dirigés vers Umschlagplatz, cependant ils purent être exfiltrés et sauvés grâce à l’action d’infirmières polonaises.

Bâtiment de l'ancienne école d'infirmières durant la période du petit ghetto, aujourd'hui Centre médical public, rue Mariańska
Bâtiment de l’ancienne école d’infirmières durant la période du petit ghetto, aujourd’hui Centre médical public, rue Mariańska Emplacement actuel (Cliquer pour agrandir)

L’école fut de nouveau déplacée au 33 de la rue Gęsia dans le grand ghetto et son activité s’arrêta brutalement en 1943. Lors de la liquidation, les patients furent tués ainsi que des nouveaux-nés et une partie du personnel. Luba et ses enfants survécurent en se cachant dans la cave de l’hôpital.
C’est durant l’insurrection du ghetto que Luba passa du côté aryen avec sa fille. Son fils était quant à lui caché dans une famille polonaise. Abraham, son mari, combattit activement durant l’insurrection du ghetto au sein de l’organisation juive de combat dont il était l’un des leaders. Il passa du côté aryen avant la fin de l’insurrection où il se cacha, mais il fut arrêté puis tué par la Gestapo.

L'immeuble de l'ancienne école d'infirmière du petit ghetto, dans les années 60
L’immeuble de l’ancienne école d’infirmière du petit ghetto, dans les années 60 et l’immeuble Lejb Osnos en retrait sur la droite. (Cliquer pour agrandir)

Après la guerre, Luba s’occupa d’un orphelinat de 130 enfants à Otwock non loin de Varsovie et devint en 1949 directrice de la nouvelle école d’infirmières n°3 de Varsovie.

Plus tard, elle émigra aux Etats-Unis et travailla à l’hôpital de New-York.
Elle mourut en 1973 et fut inhumée dans le cimetière juif de Varsovie.

Plaque commémorative sur la façade de l'ancienne école du petit ghetto
Plaque commémorative sur la façade de l’ancienne école du petit ghetto (Cliquer pour agrandir)

Luba Blum-Bielicka a été décorée de la médaille Florence Nightingale qui est une haute distinction décernée par la Croix Rouge internationale.
Alina Margolis a été l’une des étudiantes infirmières durant la période de l’école dans le petit ghetto, elle est devenue plus tard la femme de Marek Edelman.

Menachem Kipnis, mémoire du folklore yiddish

Le parcours d’un chanteur et spécialiste émérite de la musique juive

Menachem Kipnis (1878-1942), essayiste, auteur de chansons en langue yiddish et spécialiste de la tradition musicale juive, satiriste et photographe, est né à Uszomierz dans la région de Volhynie (nord-ouest de l’Ukraine actuelle) d’une famille de rabbins et de hazzan hassidiques.

Menachem Kipnis
Menachem Kipnis

Devenu orphelin dès l’âge de 8 ans, il fut élevé par son grand-frère qui était chantre, comme leur père, à la synagogue de Czernobyl (Tchernobyl, Ukraine). Celui-ci lui transmit une formation musicale de yiddish. Jusqu’à 14 ans, Menachem accompagna son frère dans le chœur du Beth Midrash de Tchernobyl puis se produisit comme ténor dès l’âge de 16 ans après la mue de sa voix dans de nombreux chœurs de la région notamment celui de la synagogue de Jitomir; il commença également à étudier sérieusement la musique. Il se rendit à Novohrad-Volynskyï (Volhynie) ou il chanta en tant que soliste dans le chœur du chantre Berl Mulier, également dans le choeur de Berdytchiv (Oblast de Jitomir) avec le chantre Nissen Belzer et également dans le choeur de Zejdl Rowner avec qui il se produisit en Lituanie, en Podolie, en région de Volhynie et en Pologne où ils chantèrent lors des offices de shabbat et durant des concerts. C’est pendant cette période qu’il étudia l’hébreu et la Haskala à l’école de musique de Abraham Ber Birnbaum à Częstochowa.
En 1901, il s’établit à Varsovie où il s’inscrivit au conservatoire et étudia en privé avec le compositeur Matisyahu Bensmail. Il remporta le concours de l’Opéra national / Grand théâtre de Varsovie et intégra le chœur en tant que premier ténor; il fut le premier juif à intégrer l’Opéra de Varsovie, en 1902. Il y officia durant 16 années.
C’est à partir de ce moment là qu’il commença à étudier les racines de la musique juive et les chansons du folklore populaire juif. Il publia son premier article dans le journal hébreu Ha-Melitz de Saint-Pétersbourg puis dans le journal Ha-Tsofe du théâtre juif de Varsovie. Parallèlement, il publia aussi des histoires humoristiques dans des journaux en hébreu et yiddish comme Hamelic, Der Szrtral.
Il a été l’un des précurseurs à allier la tradition de la musique juive avec d’autres cultures étrangères, comme le yiddish et l’ukrainien. Il a concrétisé ce travail de vingt années de recherche à travers 2 recueils édités par la maison d’édition A.Gitlin en 1918 (60 chansons du folklore yiddish – Zechcik folks-lider) et en 1925 (80 chansons du folklore yiddish – Achcik folks-lider), il a également écrit d’autres ouvrages sur le folklore yiddish en Pologne, sur les musiciens, les chanteurs et les chantres renommés. Plus tard il édita un recueil de 140 chansons populaires juives dont plusieurs furent publiées dans la revue Hajnt (« Aujourd’hui »).

Il se maria avec Zimra Zeligfeld qu’il emmena durant des tournées, notamment en France et en Allemagne durant la première guerre mondiale. Zimra Zeligfeld était une interprète et chanteuse yiddish. Le couple se produisit en duo et obtint un grand succès. De son côté, Kipnis développa une expertise reconnue dans tout le pays à tel point qu’on venait le voir pour lui demander conseil et l’écouter. Il acquit une solide réputation de meilleur interprète de chansons yiddish.
C’était aussi une des figures des cercles culturels juifs de Varsovie. Il était un membre actif de l’union littéraire yiddish qui se réunissait au 13 de la rue Tłomackie, en face de la grande synagogue de Varsovie et qui abritait également l’association des écrivains et journalistes juifs. Il fut un membre du chœur de la grande synagogue de Varsovie durant une dizaine d’années. Il écrivit plusieurs livres et essais sur le thème de la musique juive et yiddish. Dans un autre registre, il publia en 1930 Histoires de Chełm – Di Chelemer majses, un livre à succès qui relatait des récits de la population locale, dans la région de Lublin, connue à travers toute la Pologne pour les moqueries et satires qu’elle inspirait. Dès cette même année, il organisa des événements musicaux. Avec la montée de l’antisémitisme au milieu des années 30 et l’exclusion des musiciens juifs, il mit en place un orchestre symphonique juif.

Sa seconde passion pour laquelle il est plus connu du public aujourd’hui était la photographie. Il collabora pour le journal américain Fortwerts. De son travail, il nous reste une superbe collection de photographies de la vie juive prises dans des villes et des villages d’Europe centrale de l’entre-deux guerres, et qui fut envoyée aux Etats-Unis avant la guerre. Elle est aujourd’hui conservée au YIVO Institute de New York. Si Kipnis n’avait pas travaillé pour le journal Fortwerts, aucune de ses photos ne nous seraient parvenue jusqu’à aujourd’hui.

Kipnis, le témoignage par l’image


Menachem Kipnis ne chercha pas à fuir Varsovie à l’entrée en guerre. Il se retrouva enfermé avec sa femme dans le ghetto et participa activement à la vie culturelle et à porter son aide aux écrivains et musiciens juifs grâce à des fonds du Joint.
Menachem Kipnis mourut dans le ghetto de Varsovie probablement le 15 mai 1942, suite à un accident vasculaire cérébral. Il fut enterré au cimetière juif de la rue Okopowa. Sa femme Zimra refusa que toutes ses archives sur le folklore et la musique juives, ses notes et documents, ses manuscrits, son appareil photo, sa collection de photographies soient transférées vers les futures archives du ghetto mises en place par Emanuel Ringelblum. Elle fut peu de temps après raflée et assassinée au camp d’extermination de Treblinka lors de la première grande action de déportation de l’été 1942. Toutes les archives furent détruites et perdues par la suite, seuls ne subsistent que ses publications d’avant guerre et ses reproductions de photos qui avaient été envoyées aux Etats-Unis durant l’entre-deux guerres.

Menachem Kipnis - 14 Waliców street
Menachem Kipnis – 14 Waliców street (cliquer pour agrandir) © www.shabbat-goy.com

Durant l’entre-deux guerres, Menachem Kipnis habitat le fameux immeuble du 14 de la rue Waliców qui avait été édifié durant le XIXème siècle dans le quartier de Mirów, on ne sait pas précisément quand. Il s’agit de cet immeuble décrépi (à gauche sur la photo) aujourd’hui insalubre et passage incontournable des circuits de visite touristique sur le thème de la Varsovie juive.
La façade a été détruite durant la guerre et ce sont les élévations de l’arrière-cours qui sont aujourd’hui visibles. De novembre 1940 jusqu’en août 1942 (période des grandes déportations), cet immeuble a été enserré dans le petit ghetto. A l’extrême droite de la photo est visible le mur d’une ancienne fabrique qui délimitait la zone ouest du ghetto à cet endroit. Le mur du ghetto coupait la rue en deux depuis l’extrémité de ce mur jusqu’au bout de la rue. Le poète Władysław Szlengel habitat également cet immeuble durant la guerre.

Histoires de Chełm – Khelemer Mayses, 1930 Menachem Kipnis (lang. Yiddish).

Twarda 28, l’immeuble Lejb Osnos

Avant la guerre, la rue Twarda était une rue animée et habitée par beaucoup de juifs. La rue s’élance de la place Grzybowski vers le sud-ouest du côté de l’avenue Jerozolimskie, autrefois, elle comportait environ 80 immeubles. Aujourd’hui il n’en reste plus que trois de cette époque, les numéros 62, 49 (récemment restauré) et l’immeuble numéro 28 Lejb Osnos, du nom de son propriétaire durant l’entre-deux guerres.

L'immeuble Lejb Osnos de la rue Twarda à Varsovie
L’immeuble Lejb Osnos de la rue Twarda à Varsovie (Cliquer pour agrandir)

Cet immeuble, à l’origine de style moderne, a été édifié vers 1910 et la plupart de ses habitants étaient juifs. Le rez de chaussée comportaient de nombreux magasins. Etaient recensés une station essence POL-Benz, une épicerie, le magasin de laitage Merder, la charcuterie Lapmann, la parfumerie Lustman, le salon de coiffure Geller, l’entrepôt de vins Fetman.,
Encore habité plusieurs années en arrière, le bâtiment est aujourd’hui vidé de ses habitants et mis en vente. Sa position idéale en centre-ville au pied de la nouvelle seconde ligne de métro du rond-point ONZ en fait une cible de choix pour les promoteurs qui s’activent dans les alentours.
Enregistré depuis sur la liste des monuments, l’immeuble devrait être en partie préservé puisque les élévations extérieures doivent être conservées.,
La rue Twarda fut insérée en partie dans le petit ghetto dont l’immeuble Lejb Osnos.,
Nota: sur de très nombreux sites web, il est noté le nom Osmos, mais le nom correct est Lejb Osnos.

Liste des abonnés du téléphone de l’immeuble Twarda 28 (période 1938-1939):
Altman Maksymilian, ingénieur,
Aneksztejn Bernard,
Awerbuch Gabriel,
Bragilewski J.,
Braun Tunia,
Fetman Szaja, négociant en vins et vodkas,
Finkelstein M.,
Frosz M., patisserie,
Geller Aron, coiffeur,
Grynbaum Jakub,
Janowski Ilja, médecin,
Klossekowa Wanda,
Kunowska Regina, dentiste,
Langman B.,
« Lepe », Lejman F. et Petszaft S.,
Midler Lejb Uszer,
Minchenberg Herman,
Osnos Lejb,

Papelbaum Ludwik,
« Przegląd Garnarsko-Techniczny »,
Rajchenbach Włodziemierz, avocat,
Rzechte Izaak M.,
Spriter Dawid,
Welt Szymon,
Wilderbaum Jakub,
Zarch R. M.

L'immeuble Lejb Osnos de la rue Twarda à Varsovie
L’immeuble Lejb Osnos de la rue Twarda à Varsovie (Cliquer pour agrandir)

Le dernier témoin de Sobibór n’est plus

Le dernier survivant de la révolte du camp d’extermination de Sobibór, Philip Bialowitz (Fiszel Białowicz), est décédé le 6 août dernier à l’âge de 91 ans.

Philip Bialowitz, le dernier survivant de la révolte de Sobibór
Philip Bialowitz, le dernier survivant de la révolte de Sobibór – Source Virtual Shtetl (Cliquer pour agrandir)

Né à Izbica, dans un shtetl de Basses Carpates, il se retrouva enfermé dans le ghetto de transit que les allemands avaient établi là, non loin du camp d’extermination de Bełżec. Il fut déporté avec sa famille vers le camp de Sobibór en avril 1943. Il prit part au soulèvement des prisonniers du 14 octobre 1943 et vécu ensuite dans la clandestinité. Après la guerre, il émigra aux Etats-Unis. Il retraça son expérience dans son livre « A jewish boy’s story of revolt and survival in nazi-occupied Poland ».
Il consacra sa vie à voyager à travers le monde afin de témoigner des dangers du nationalisme, de la xénophobie, de l’antisémitisme.
Son dernier passage en Pologne remontait à 2014, à la synagogue Nożyk.
A proximité du site du camp d'extermination de Sobibór
A proximité du site du camp d’extermination de Sobibór – Photo Jacques Lahitte – © www.shabbat-goy.com

Edward Kocur, un polonais ordinaire

Le gardien du cimetière n’est plus

Il y a un an disparaissait Edward Kocur, « un homme qui aimait la vie et les gens, et qui aimait surtout le cimetière juif (de sa commune) où on pouvait le rencontrer très souvent ».
Il entretenait du mieux qu’il pouvait le cimetière.

Edward Kocur
Edward Kocur, le gardien du cimetière de Sędziszów Małopolski – Source AntySchematy

Source AntySchematy.

Visiter le Le cimetière de Sędziszów Małopolski.

Les abonnées du téléphone du 14 rue Waliców

Un immeuble pas si anonyme

Annuaire téléphonique de Varsovie pour la période 1938-1939.
Les immeubles numéro pairs (côté est) avaient été insérés dans le petit ghetto dont le mur séparait en partie la rue, en son milieu. Encore habité quelques années en arrière, l’immeuble très délabré laisse apparaître les élévations qui se dressaient dans l’arrière-cour, la façade donnant sur la rue ayant été en partie détruite durant la guerre. Władysław Szlengel, le poète, a habité l’immeuble durant la période du ghetto.
Un autre personnage de marque qui a habité le lieu durant l’entre-deux guerres jusqu’à la première grande déportation de l’été 1942, et qui est répertorié ici dans l’annuaire, fut Menachem Kipnis, journaliste, essayiste, musicologue et grand spécialiste des musiques et traditions folkloriques et yiddish, et également photographe.
Découvrir un article sur Menachem Kipnis.

Menachem Kipnis - 14 Waliców street
Menachem Kipnis – 14 Waliców street (cliquer pour agrandir) © www.shabbat-goy.com

Breindler M., directeur fabrique de placages,
Chorzewski Aleksander,
« Chromax », Lipszyca M., ingénieur pour la fabrique de galvanisation,
Fersztendik Ignacy,
Fersztendik Regina,
Gryff Feliks et Halina,
Halpern S.,
Kipnis Menachem, journaliste,
Krajterkraft Adam, ingénieur construction,
Liberman Michał,
Libraderowa Ewa,
Lipszyc Mieczysław, ingénieur,
Machlejd Jerzy, directeur fabrique C. Ulrich,
Machlejd Józef,
Mange Marek,
Mendelsohn Jakub,
Rozenblum A.,
Rozowska B. L.,
Szlam Jakub,
Szulman D.,
Warszawski Henryk,
Zajdel Róża, chimiste,

Les peintres Efraim et Menasze Seidenbeutel

Le destin tragique des peintres jumeaux

Les peintres jumeaux Efraim et Menasze Seidenbeutel-
Les peintres jumeaux Efraim et Menasze Seidenbeutel (Cliquer pour agrandir)

Les frères jumeaux Seidenbeutel sont nés à Varsovie le 7 juin 1902.
Jusqu’au début des années 1920, ils travaillèrent comme employés de bureau. C’est avec leur grand-frère Józef qu’ils s’initient à la peinture dès 1921. A partir de 1923, il étudient les arts à l’école municipale de peinture et des arts décoratifs sous la direction de Miłosz Kotarbiński, peintre polonais reconnu puis à l’école des beaux-arts de Varsovie l’année suivante avec notamment Tadeusz Pruszkowski un autre grand peintre polonais jusqu’en 1929. Durant cette période, ils commencent à exposer leurs œuvres mais c’est au début des années 1930 qu’ils participent à de nombreux salons et expositions. Certaines de leurs créations étaient réalisées conjointement et signées de leur patronyme.
En 1932, ils réalisèrent un voyage en France, en Italie, en Allemagne et en Belgique, leur travail s’inscrivait au niveau du style dans la lignée des peintres traditionalistes. Leurs tableaux furent exposées dans de nombreuses villes européennes ainsi qu’à Moscou et New York, ils participèrent à la XIXème biennale de Venise en 1934. Membres de plusieurs associations et mouvements d’artistes, ils avaient également des liens étroits avec les milieux artistiques de Lwów.
Durant la guerre, ils se réfugièrent à Lwów où ils vécurent cachés chez une amie peintre, puis probablement à Moscou en 1940, ensuite ils se rendirent à Białystok. Là, ils se retrouvèrent par la suite enfermés dans le ghetto où ils continuèrent à peindre des reproductions d’œuvres de maîtres anciens au sein d’un groupe d’artistes pour le compte d’un certain Oskar Steffens. A la liquidation du ghetto, ils furent déportés vers le camp de concentration de Stutthof (sur la mer Baltique non loin de Gdańsk) puis vers le camp de Flossenburg.
Ils furent tués par les gardes du camp le jour qui précéda la fin de la guerre.
En 1948, certains de leurs tableaux furent exposés lors d’une manifestation qui se tint à Varsovie en 1948 sur le thème des œuvres des artistes juifs martyrs de l’occupation allemande de 1939-1945.
Nombre de leurs tableaux sont visibles dans plusieurs musées polonais ainsi qu’à l’institut historique juif de Varsovie, beaucoup d’autres appartiennent à des collections privées. Une grande partie des œuvres a été réalisée conjointement par les deux frères.
Leur jeune frère Hirsh, dessinateur et sculpteur a émigré en Argentine en 1926.
Le tableau Widok na Kazimierz nad Wisłą (paysage de Kazimierz sur la Vistule) a été peint par Menasze Seidenbeutel et se trouve à l'institut historique juif de Varsovie
Le tableau Widok na Kazimierz nad Wisłą (paysage de Kazimierz sur la Vistule) a été peint par Menasze Seidenbeutel et se trouve à l’institut historique juif de Varsovie (Cliquer pour agrandir)