La halle Gościnny Dwór

Un haut lieu du commerce des juifs

Le quartier autour de la place Żelazna Brama (la porte de fer), un grand espace situé à l’ouest du jardin du palais de Saxe, fut jusqu’à la seconde guerre mondiale, un haut lieu de commerce et de marché, qu’il était devenu depuis le XVIIème siècle. On y édifiât au XIXème siècle, une superbe halle marchande où de très nombreux juifs possédaient encore à l’entrée en guerre, des boutiques ainsi que des magasins et des entreprises dans les rues avoisinantes. En fait, le quartier autour de la halle était très majoritairement habité par une population juive, comme l’illustre la liste des abonnés du téléphone daté de 1938-1939.
Le quartier de la porte de fer s’inscrivait dans la prolongation de la présence des juifs entre le quartier nord de Muranów, le grand quartier juif de Varsovie, situé autour de la rue Nalewki et l’autre concentration juive localisée un peu plus au sud, autour de la place Grzybowski. La présence des juifs ici remontait à une période où ils commencèrent à s’installer dans les villages de Grzybów (future place Grzybowski) et de Wielopole (futur quartier de la porte de fer), c’est à dire à partir du XVIIème siècle.

Une grande halle pour dynamiser le commerce

La grand halle Gościnny Dwór fut édifiée en 1841 d’après un projet architectural réalisé par Jan Jakub Gay (1801-1849) et Alfons Kropiwnicki (1803-1881). Elle fut érigée à l’endroit appelé la porte de fer.

La halle Gościnny Dwór vue par Józef Pankiewicz 1888 - Au premier plan un couple de marchands de légumes juif. Au second plan un marchand juif en tablier, en arrière plan un juif près d'une boucherie.
La halle Gościnny Dwór vue par Józef Pankiewicz 1888 – Au premier plan un couple de marchands de légumes juif. Au second plan un marchand juif en tablier, en arrière plan un juif près d’une boucherie. (Cliquer pour agrandir)

Le nom du bâtiment s’inspirait des noms qui étaient donnés alors en Russie pour de nombreux édifices commerciaux comme la galerie marchande Gostiny Dvor construite sur la perspective Nevski à Saint Petersbourg et édifiée sous la houlette de l’architecte français Jean-Baptiste-Michel Vallin de La Mothe ou celui de Hostynnyi Dvir à Kiev.

Varsovie était alors sous la domination russe et le commerce avec l’empire tsariste se développa tout au long du XIXème siècle et s’accentua avec l’arrivée du chemin de fer et l’édification de gares dans les quartiers est de Varsovie (Praga) à destination de Moscou, de Saint Petersbourg, de Kiev. Le commerce des animaux en provenance de l’est se concentrait essentiellement dans le marché à bestiaux et la foire aux chevaux qui étaient localisés dans le secteur de la rue Brukowa (actuelle rue Okrzei) dans le quartier de Praga. Les marchandises arrivaient dans les gares Peterburski (emplacement de l’actuelle gare Wileńska) et Terespol (emplacement de l’actuelle gare de l’est – Warszawa Wschodnia) du quartier de Praga et dans la gare de marchandises, située près de la gare Kowelski (aujourd’hui gare de Gdańsk), et dont une section fut utilisée pour la déportation des juifs de Varsovie durant la guerre (Umschlagplatz). Des dépôts de marchandises existaient également à côté de la gare Wiedeński (gare de Vienne) en centre ville (emplacement de l’actuelle gare centrale Warszawa Centralna). Le commerce avec l’est et la Russie était alors très actif et florissant durant tout ce XIXème siècle jusqu’à la révolution russe de 1917 et la période de la guerre russo-polonaise (1919-1921) avec la bataille de Varsovie qui mit fin à l’avancé bolchevique vers l’ouest. Le commerce des juifs avec l’est était alors très actif jusqu’à ces événements de première moitié de XXème siècle.

L’édification de la halle

La construction de cette halle avait pour but de dynamiser le commerce dans ce secteur de la ville.

Le marché de la place Żelazna Brama d'après F. Sypniewski.  Un porteur juif à droite
Le marché de la place Żelazna Brama d’après F. Sypniewski. Un porteur juif à droite (Cliquer pour agrandir)
Un marché existait déjà depuis 1829 sur la place de la porte de fer, marché que l’on appelait Wielopole, du nom du village qui autrefois se trouvait là. Cet espace était également appelé Targowica (Targ – Marché). Les échoppes et les étals de ce marché furent détruits en 1841 suite à un incendie.
Dès le XVIIIème siècle, de nombreux juifs s’étaient installés autour de cette place qui faisait déjà office de place de marché.
Plan de Varsovie autour de la place de Fer - Żelazna Brama. 1829
Plan de Varsovie autour de la place de Fer – Żelazna Brama. 1829 (Cliquer pour agrandir)

Le projet décrivait l’édification du bâtiment et le pavement de la place. Les fonds publics n’étant pas suffisants pour financer la réalisation des travaux, on fit appel à des investisseurs privés qui sélectionnèrent le projet des architectes Gay et Kropiwnicki.
La place de la porte de fer (Żelazna Brama) d'après Canaletto - 1779. A gauche le palais Lubomirski. Au seond plan, des échoppes. Au fond la porte de fer qui ouvre l'accès vers le jardin de Saxe.
La place de la porte de fer (Żelazna Brama) d’après Canaletto – 1779. A gauche le palais Lubomirski. Au second plan, des échoppes. Au fond la porte de fer qui ouvre l’accès vers le jardin de Saxe. (Cliquer pour agrandir)
La place de la porte de fer, Żelazna Brama, portait ce nom à cause de l’édifice en forme d’arc de triomphe qui s’ouvrait sur le jardin de Saxe mitoyen, dans l’axe qui menait vers le palais de Saxe. Cette porte fut démolie en 1818.
La place Targowica s’étendait jusqu’aux bâtiments des écuries de la couronne, devenus caserne Wielopolski (et également appelés caserne Mirowski), qui furent démolis puis remplacés au début du XXème siècle par les deux halles Mirowski (hale Miroswskie).
Le marché de la place Żelazna Brama en 1894.  L'entrée du jardin e Saxe en arrière plan
Le marché de la place Żelazna Brama en 1894.
L’entrée du jardin e Saxe en arrière plan (Cliquer pour agrandir)
Le contrat fut signé en avril 1841 entre le général Józef Rautenstrauch et les architectes après que le conseil d’administration eut approuvé l’autorisation du général, qui était en charge des infrastructures d’adduction d’eaux à Varsovie, de réaliser le projet.
La construction de la halle fut terminée en octobre 1841.
Halle Gościnny Dwór d'après une maquette réalisée par  l'association Park Miniatur
Halle Gościnny Dwór d’après une maquette réalisée par l’association Park Miniatur (Cliquer pour agrandir)
Son architecture tout à fait unique en faisait un bâtiment très caractéristique à Varsovie. La halle possédait une forme triangulaire avec des coins arrondis. Il s’agissait d’une construction en briques qui était entourée à l’intérieur comme à l’extérieur d’une série d’arcades métalliques finement dessinées et de colonnes en fonte, une technique novatrice pour l’époque et alors réservée pour des petites architectures.
Perspective de la place Żelazna Brama. Le palais Lubomirski à gauche, la halle Gościnny Dwór à droite. Le jardin de Saxe au fond
Perspective de la place Żelazna Brama. Le palais Lubomirski à gauche, la halle Gościnny Dwór à droite. Le jardin de Saxe au fond (Cliquer pour agrandir)
Topologie autour de la place Żelazna Brama. En jaune, les localisations des synagogue, maisons de prières, écoles religieuses sur une période allant de la première moitié du XIXème siècle à l'entre-deux guerres. Au centre la halle Gościnny Dwór
Topologie autour de la place Żelazna Brama. En jaune, les localisations des synagogue, maisons de prières, écoles religieuses sur une période allant de la première moitié du XIXème siècle à l’entre-deux guerres. Au centre la halle Gościnny Dwór (Cliquer pour agrandir)
La partie intérieure possédait une grande cour dans laquelle se trouvait un second bâtiment plus petit qui reprenait la forme de la halle. Il s’agissait alors de la plus grande halle de Varsovie.
Entrée principale de la halle Gościnny Dwór
Entrée principale de la halle Gościnny Dwór (Cliquer pour agrandir)
Le portail principal de la halle, surmonté d’un panneau Gościnny Dwór, était orienté au nord, face au palais Lubomirski. Au dessus cette entrée s’élevait une statue représentant le dieu Mercure, bras levé tenant un caducée, entre autres dieu du commerce dans la mythologie romaine. Il pivotait, indiquant la direction du vent.
Dans le bâtiment avaient été aménagées 168 boutiques et autant de stands du côté intérieur. Les investisseurs qui avaient financé la construction de l’édifice reçurent l’autorisation de procéder à la facturation auprès des marchands pour la location des boutiques durant une période de 25 ans. C’est en 1867 que le bâtiment devint propriété de la ville. Dans les années 1880, on construisit dans la cour centrale une cave destinée à recevoir les entrepôts des magasins.
Le marché de la place  Żelazna Brama avec un public à forte proportion juive. La halle Gościnny Dwór au second plan à gauche
Le marché de la place Żelazna Brama avec un public à forte proportion juive. La halle Gościnny Dwór au second plan à gauche (Cliquer pour agrandir)
Nombre de marchandises provenaient alors de Russie. Se trouvaient là également de nombreux marchands russes.
Les magasins de la halle étaient organisés par activité, céréales, cuir, tissus, robes, produits d’alimentations, verre, porcelaine, chaussures, caftans, merceries, fleurs… Beaucoup de juifs possédaient des boutiques dans la halle, ils vendaient leurs marchandises également sur la place avec des produits laitiers, des canards, des poules, des légumes, du poisson. Le marché fonctionnait jusqu’à midi.
Sur la place de la porte de fer régnait une activité intense et les juifs étaient majoritaires dans le commerce. Les populations locales s’y rendaient et celle de Varsovie s’y donnait rendez-vous les vendredis matin, le jour de plus forte activité et d’affluence car le lendemain les échoppes et étals juifs étaient fermés pour cause de shabbat. La communication vers la halle et la place Żelazna Brama fut facilitée avec la construction du tramway à cheval en 1881 et son électrification en 1909.
Vue aérienne de la place et du quartier autour de Żelazna Brama durant l'entre-deux guerres
Vue aérienne de la place et du quartier autour de Żelazna Brama durant l’entre-deux guerres (Cliquer pour agrandir)
La halle Gościnny Dwór était voisine d’un autre bâtiment commercial édifié en 1884, le bazar Janasz (bazar Janasza), initialement conçu comme une grande poissonnerie. Ce bazar était administré par Daniel Janasz à l’entrée en guerre.
Marchand juif à Żelazna Brama
Marchand juif à Żelazna Brama (Cliquer pour agrandir) Photo Narodowe Archiwum Cyfrowe
Il régnait les jours de marché une activité extrêmement dense et bruyante dans et autour de la halle ainsi que dans les rues adjacentes qui devenaient alors noires de monde. Le palais Lubomirski en face de l’entrée de la halle accueillait également de nombreux étals les jours d’activité. A l’intérieur, on y célébrait des mariages juifs dans la synagogue qui se trouvait à l’étage.
Un vieux juif fume la pipe, appuyé contre une colonne des arcades de la halle Gościnny Dwór
Un vieux juif fume la pipe, appuyé contre une colonne des arcades de la halle Gościnny Dwór (Cliquer pour agrandir)
La halle était également dénommée Wielopole. Elle s’inscrivait dans une tradition de commerce et d’échanges entre l’hétéroclisme d’un bazar et l’organisation d’une halle marchande.
En 1916, la cour de la halle fut recouverte d’une grande verrière à architecture bois soutenue par 42 piliers et le bâtiment intérieur fut démantelé. La cour fut recouverte d’asphalte et on aménagea 232 nouveaux étals.
L’activité était toujours tout aussi soutenue les jours de marché. A l’entrée en guerre, autour de la halle, dans la rue Rynkowa avec le bazar Janasza et la rue Skórzana, pratiquement tous les abonnés au téléphone qui étaient répertoriés étaient juifs. Côté activités commerciales, se distinguaient notamment les importateurs et vendeurs de harengs, les fabriques et boutiques de vente de laitage, les magasins de vente d’œufs, les magasins de vente de produits exotiques et de fruits secs, les ateliers et vente de porcelaines, faïences, des vitriers, les merceries et vente de nécessaires de couture.
Scènes de rue autour de la place Żelazna Brama. Photo du centre, derrière les garçons, la halle Gościnny Dwór
Scènes de rue autour de la place Żelazna Brama. Photo du centre, derrière les garçons, la halle Gościnny Dwór (Cliquer pour grandir)

Destruction et disparition de la halle

Suite aux bombardements allemands sur Varsovie de septembre 1939, la halle fut totalement détruite par un incendie. Les immeubles situés autour de la place et de la halle furent également lourdement touchés par les destructions.

Vue de la place Żelazna Brama vers 1940. Les ruines de la halle ont été déblayées. Le mur du ghetto n'a pas encore été édifié. A gauche le bazar Janasz et la halle Mirowski. Le palais Lubomirski en ruines. A droite, une partie des immeubles de la rue Skórzana en ruines ainsi que ceux de la rue Rynkowa en bas à gauche
Vue de la place Żelazna Brama vers 1940. Les ruines de la halle ont été déblayées. Le mur du ghetto n’a pas encore été édifié. A gauche le bazar Janasz et la halle Mirowski. Le palais Lubomirski en ruines. A droite, une partie des immeubles de la rue Skórzana en ruines ainsi que ceux de la rue Rynkowa en bas à gauche (Cliquer pour agrandir)
Un soldat allemand fouille avec un bâton dans les ruines de la halle. En arrière plan, les immeubles en ruines de la rue Skórzana
Un soldat allemand fouille avec un bâton dans les ruines de la halle. En arrière plan, les immeubles en ruines de la rue Skórzana (Cliquer pour agrandir)
Le marché continua à se tenir sur la place à côté des ruines de la halle qui furent déblayées courant 1940. Alors que le ghetto n’était pas encore bouclé, les juifs qui étaient déjà tenus de porter le brassard à l’étoile de David et les polonais continuaient à échanger et vendre des affaires autour des ruines de la halle (photo du haut) mais l’intense activité d’avant guerre était définitivement terminée.
En novembre 1940, le mur du ghetto fut édifié et le secteur de l’ancienne halle fut inséré dans le petit ghetto jusqu’en novembre 1941. Le marché se poursuivit sur la place, mais à petite échelle à cause de l’absence des juifs et des difficultés liées à la période de la guerre. Les photos disponibles de cette époque ont été essentiellement prises par des soldats allemands. En 1944, tous les bâtiments autour de la place furent détruits ou incendiés lors de l’insurrection de 1944.
> Présentation du mémorial du mur du ghetto de la place Żelazna Brama.
Des soldats allemands traversent la rue Rynkowa et passent devant les ruines de la halle Gościnny Dwór et se dirigent vers la place Grzybowski. Au fond le palais Lubomirski en ruines.
Des soldats allemands traversent la rue Rynkowa et passent devant les ruines de la halle Gościnny Dwór et se dirigent vers la place Grzybowski. Au fond le palais Lubomirski en ruines. (Cliquer pour agrandir)

Le nouveau quartier d’immeubles appelé Żelazna Brama (la porte de fer) a été édifié en 1965 sur les ruines de la halle et de l’ancien quartier d’avant guerre. Il n’existe plus de marché sur l’actuelle place, seules les halles Mirowski ont perpétué les activités commerçantes. En 1970, le palais Lubomirski fut pivoté de 74 degrés afin de se retrouver dans l’axe du jardin de Saxe et des halles Mirowski. Son élévation sud repose aujourd’hui sur les fondations de l’ancienne entrée principale de la halle Gościnny Dwór.
Perspective de la halle Gościnny Dwór fin XIXème/début XXème siècle. A gauche la rue Rynkowa, à droite la rue Skórzana
Perspective de la halle Gościnny Dwór fin XIXème/début XXème siècle. A gauche la rue Rynkowa, à droite la rue Skórzana (Cliquer pour agrandir)
La topologie historique de ce quartier emblématique et historique de la capitale a été complètement bouleversée avec la guerre et la reconstruction qui a suivi. Des rues ont disparues et il est bien difficile aujourd’hui de s’imaginer ce que pouvait être l’ambiance et la vie qui animaient autrefois cet espace de Varsovie.

Les synagogues et écoles juives autour de la halle

(Localisation voir plan plus haut)
Une école religieuse appelée Tora Wodaat se tenait au numéro 1 de la rue Rynkowa dès le début des années 1930. Elle comportait 5 classes de garçons. L’enseignement s’effectuait en polonais et en hébreu. Il y avait 9 professeurs et 121 élèves.
Une synagogue établie par Chaim Gerszon Halle se tenait au 5 de la rue Rynkowa. Elle était présente déjà avant la construction de la halle Gościnny Dwór. Elle était appelée la synagogue de la porte de fer. Elle fut ouverte en septembre 1840.
Au début des années 1930, une école religieuse se trouvait en face au numéro 6 de la rue Skórzana et comportait une classe de garçons où l’on enseignait en polonais, en hébreu et en yiddish. Elle avait 2 professeurs et 25 élèves. Se trouvait également une école générale de l’association des enseignants.
Une synagogue en bois appelée synagogue Nowakowski s’élevait dans une arrière cour adjacente au jardin de Saxe, en direction de la rue Graniczna. Edifiée vers 1811 elle fut démolie après 1824.
A l’entrée en guerre, le rabbin Ostrowiekcki Chil habitait au 8 de la rue Skórzana.
A proximité de la place Żelazna Brama, au milieu du XIXème siècle était inventoriée une maison de prières orthodoxe au 1/3 de la rue Przechodnia. Elle fut fort probablement ouverte par le banquier Cwi Hersz Wawelberg. Elle fut transformée en 1875 en une petite synagogue par un enseignant dénommé H. Muszkat et où officiait Moshe Perlo, un juif originaire de Łomża. Elle était probablement installée dans une arrière-cour. La limite du ghetto longeait le lieu en 1940.
Au 4 de la rue Ptasia se trouvait une maison de prières établie certainement avant 1813 et qui fut active de manière intermittente.

Les abonnés du téléphone autour de la halle Gościnny Dwór

Une analyse de l’annuaire d’avant guerre nous donne un aperçu de la population qui vivait dans le secteur de la halle Gościnny Dwór et de la place Żelazna Brama. L’immense majorité des commerçants et des entreprises étaient juifs.
Visualiser la liste des abonnés du téléphone de la rue Skórzana.
Visualiser la liste des abonnées du téléphone de la rue Rynkowa.
Visualiser la liste des abonnées du téléphone de la place Żelazna Brama.

La place Żelazna Brama aujourd’hui

Hormis les halles Mirowski et le palais Lubomirski qui a été pivoté de son emplacement initial, il ne reste quasiment rien de la topologie d’avant guerre de tout ce quartier. Cela donne une idée des destructions de la guerre à Varsovie. Comparer cette photo avec la vue aérienne d’avant guerres présentée plus haut.

Vue actuelle de la place Żelazna Brama
Vue actuelle de la place Żelazna Brama (Cliquer pour agrandir)

> Visite virtuelle de la place Żelazna Brama.

Les passeports de l’hôtel Polski

Echanges de documents et collaboration juive

L'hôtel Polski au 29 de la rue Długa (Cliquer pour agrandir) Photo www.shabbat-goy.com
L’hôtel Polski au 29 de la rue Długa (Cliquer pour agrandir) Photo www.shabbat-goy.com

Dès 1942, deux organisations juives suisses initièrent une campagne de sauvetage des juifs de Pologne afin de leur procurer des passeports sud américains en vue de leur départ des territoires occupés, avec le concours de consuls honoraires en Suisse. Les passeports qui avaient été obtenus et qui furent envoyés au Gouvernement Général concernaient les pays suivants : Paraguay, Honduras, Costa Rica, Guatemala, Haïti, El Salvador, Pérou, Bolivie, Équateur, Nicaragua, Panama, Uruguay et le Venezuela.
L'hôtel Polski au 29 de la rue Długa
L’hôtel Polski au 29 de la rue Długa (Cliquer pour agrandir) Photo www.shabbat-goy.com
L’hôtel polonais (Hotel Polski) du 29 de la rue Długa devint l’un des lieux de rencontre (avec 2 autres lieux dans Varsovie) pour de nombreux juifs du ghetto et d’autres juifs qui étaient notamment cachés du côté aryen. Nombre de ces documents arrivèrent effectivement à Varsovie mais leurs destinataires avaient entre temps été déportés puis exterminés au camp de Treblinka durant les grandes déportations de l’été 1942. L’objectif de fourniture de ces passeports était de procéder à un échange entre des soldats allemands détenus par les alliés et des juifs.
En mai 1943, au cours de l’insurrection du ghetto, deux collaborateurs juifs du nom de Leon -Lolek- Skosowki et Adam Żurawin, qui travaillaient pour le compte de la police allemande, récupérèrent les passeports avec l’assentiment de la Gestapo et les revendirent à des juifs qui vivaient cachés côté aryen, et d’autres juifs qui étaient réfugiés à l’hôtel Polski. La transaction pouvait coûter entre 30 et 300 złoty, ou en nature avec des bijoux ou tout autre objet de valeur.
Initialement, les premières tractations s’effectuèrent à l’hôtel Royal au 31 de la rue Chmielna.
Les juifs qui acquirent ces documents falsifiés furent transférés vers le camp de Vittel en France pour 300 d’entre-eux et vers le camp de Bergen-Belsen en Allemagne pour 2000-2500 autres, afin d’être échangés contre des prisonniers allemands. Le directeur de l’organisation du Joint en Pologne, Daniel Guzik, savait qu’il coopéraient avec des collaborateurs juifs.
Les juifs qui avaient été envoyés en Allemagne et en France furent par la suite déportés vers Auschwitz lorsque les allemands vérifièrent les documents et se rendirent compte que les détenteurs de ces passeports n’étaient pas leurs propriétaires légitimes, et que les pays qui avaient délivré les passeports ne confirmèrent pas leur authenticité.

Environ 2500 juifs seraient passés par l’hôtel Polski de Varsovie, les deux tiers dirigés vers ces deux camps, en France et en Allemagne, et les 420 derniers juifs restants qui devaient être déporté vers le camp de Bergen-Belsen furent dirigés vers la prison de Pawiak de Varsovie où ils furent exécutés.
260 juifs réussirent à se procurer des documents palestiniens et purent être échangés contre des prisonniers allemands qui étaient internés en Palestine.
Interrogé par la suite par Yitzhak Zuckerman, Daniel Guzik lui répondit que pour sauver un seul juif, il aurait été prêt à embrasser le c… des collaborateurs Skosowki et Żurawin.
Les historiens s’interrogent encore pour savoir si le commerce de ces passeports après la fin de l’insurrection du ghetto n’avait pas simplement pour but de localiser et débusquer les juifs qui s’étaient réfugiés du côté aryen.

Itzhak Katzenelson
Yitzhak Katzenelson à droite avec l’artiste Shmuel Grodzenski et sa femme Miriam – Photo HolocaustResearchProject.org
Le poète Yitzhak Katzenelson qui était encore confiné dans le ghetto de Varsovie avec son fils Zvi, et dont la femme Miriam et deux autres fils avaient été déportés vers le camp de Treblinka, passa du côté aryen avec l’aide d’amis qui lui fournirent des passeports du Honduras.
Ils furent arrêtés à l’hôtel Polski et déportés vers le camp de Vittel en France. C’est lors de son séjour au camp qu’il écrivit en octobre 1943 Le Chant du peuple juif assassiné. Le manuscrit écrit en yiddish et qui avait été caché fut retrouvé après la guerre. Vers fin avril 1944, Yitzhak Katzenelson et son fils furent redirigés vers Auschwitz par le convoi n°72 où ils moururent le 1er mai.

L’immeuble fut détruit durant l’insurrection de 1944, seule la façade a été conservée.

Plaque commémorative apposée sur la façade de l'ancien 'hôtel Polski au 29 de la rue Długa
Plaque commémorative apposée sur la façade de l’ancien ‘hôtel Polski au 29 de la rue Długa (Cliquer pour agrandir) Photo www.shabbat-goy.com
En mémoire des juifs polonais insidieusement attirés par la Gestapo à l’hôtel Polski du 29 de la rue Długa durant le printemps 1943 et assassinés dans les camps d’extermination allemands.
Association des familles de victimes de combattants juifs.

Leszno 13, le siège des collaborateurs juifs du ghetto

Une cellule très active de collaborateurs juifs opéra durant la période du ghetto. Ce groupe qui comprenait entre 300 et 400 juifs avait ses quartiers au 13 de la rue Leszno. Elle était surnommée Trzynastka, du numéro de l’immeuble.

Abraham Gancwajch, chef de la cellule des collaborateurs juifs Leszno 13
Abraham Gancwajch, chef de la cellule des collaborateurs juifs Leszno 13 – Photo Jewish Historical Institute (ŻIH)
Officiellement dénommé Urząd do Walki z Lichwą i Spekulacją w Dzielnicy Żydowskiej w Warszawie, le bureau de lutte contre le marché noir et la spéculation dans le quartier juif de Varsovie, il prenait ses ordres de manière informelle auprès de l’occupant allemand, plus particulièrement de la Gestapo. Les membres possédaient un uniforme et une casquette avec une bande verte. La cellule était dirigée par Abraham Gancwajch, un ancien membre actif et leader du mouvement sioniste Hachomer Hatzaïr de Łódź. C’était un homme qui avait reçu une éducation traditionnelle juive et qui possédait un diplôme de rabbin. Avant la guerre, il enseignait l’hébreu et travaillait également comme journaliste.
Le groupe 13 possédait sa propre prison. Il était aussi surnommé la Gestapo juive. Il fallait s’acquitter d’une somme de plusieurs centaines de złoty pour être intégré dans le groupe.
Sous une couverture du contrôle du Judenrat et des activités de contrebande, les hommes infiltraient les organisations de résistance du ghetto. Ils représentaient une entité séparée du Judenrat, travaillant de manière autonome et prenaient leurs ordres directement de la Gestapo. Leurs activités s’étendaient aussi à l’extorsion de fonds, le racket et le chantage.
Au milieu de l’année 1941, deux collaborateurs du groupe, Moritz Kohn et Zelig Heller quittèrent la cellule 13 pour créer leur propre organisation.
En août 1941, à la demande de Adam Czerniaków, le président du Judenrat, le groupe fut inclus dans le service d’ordre du Judenrat, le Jupo (Jüdische Ghetto-Polizei). Les collaborateurs opéraient également dans la partie aryenne en se faisant passer pour des membres de la résistance juive. Leur but était de localiser et infiltrer les réseaux de résistance et d’aide aux juifs pour ensuite les dénoncer.
Ils organisèrent ensuite dans le ghetto leur propre service d’assistance médicale et d’ambulance et continuèrent leurs activités de contrebande. Ils tinrent le monopole des moyens de transport du ghetto, à savoir les rickshaws et les charrettes à chevaux. Ils tenaient même un bordel à l’hôtel Britania du 18 de la rue Nowolipie.
Des membres du réseau de collaborateurs furent pourchassés et tués par les organes de résistance du ghetto, l’Organisation Juive de Combat (Żydowską Organizację Bojową) et l’Union Militaire juive (Żydowski Związek Wojskowy) ainsi que par la résistance polonaise.
La plupart des collaborateurs furent tués par les allemands en avril 1942.
Abraham Gancwajch et quelques autres collaborateurs continuèrent à opérer en se faisant passer pour des membres de la résistance clandestine afin de pourchasser les polonais qui aidaient les juifs. Gancwajch passa du côté aryen où il continua à travailler pour les allemands. Des rumeurs disent qu’il serait mort en 1943 ou qu’il aurait ensuite collaboré avec le NKVD.
L’immeuble qui abritait la cellule de collaborateurs juifs existe toujours, il est aujourd’hui situé au 93 de l’avenue Solidarności.

Krochmalna, le commerce des souvenirs

Les ultimes témoignages du ghetto

En vente sur e-bay Allemagne, ces derniers jours, une photo rare de la rue Krochmalna, à Varsovie.
Depuis plusieurs années, on assiste à la mise en vente de nombreuses photographies qui ont été prises par des soldats allemands en Pologne et à Varsovie. Ces photos réapparaissent au gré des décès de leurs auteurs et de la mise sur le marché de ces témoignages de vies passées durant la dernière guerre. Certains vendeurs, qui découvrent ces clichés dans un grenier ou dans un vieil album photos ont bien compris l’intérêt qu’il pouvait y avoir à commercer ces clichés, sans pour autant en connaitre la véritable valeur historique.

La rue Krochmalna et les gens du ghetto, en 1942
La rue Krochmalna et les gens du ghetto, en 1942 (Cliquer pour agrandir) – Source ebay.de


Pour ceux qui comme moi, sans être spécialiste, peuvent localiser instantanément certains lieux, ces images peuvent prendre une importance tout à fait particulière.
La photo présentée ici nous montre une vue de la rue Krochmalna prise, durant la période du petit ghetto, depuis le croisement de la rue Żelazna. On distingue une population juive qui se déplace, une femme transportant un sac en direction du grand ghetto, une femme avec son enfant, des rickshaws (véhicule tricycle) qui permettaient de transporter des personnes d’un coin à l’autre du ghetto, et qui étaient nombreux durant cette époque.
Perspective de la rue Krochmalna en 1936 et localisation des immeubles de la photo
Perspective de la rue Krochmalna en 1936 et localisation des immeubles de la photo (Cliquer pour agrandir)

La rue Krochmalna s’élançait depuis la magnifique halle Gościnny Dwór située à proximité du jardin de Saxe , à l’est (que je présenterai prochainement), jusque vers l’ouest, sur une longueur d’un kilomètre et demi environ. C’était une rue juive typiquement populaire et dont on peut imaginer la réalité à travers le roman du prix Nobel de littérature Isaac B. Singer dans son livre Le petit monde de la rue Krochmalna.
En 1938-1939 on recensait 2 abonnés du téléphone dans l’immeuble 46, Łosicki F. et Sokól Hersz.
La photo a été prise après décembre 1941, période durant laquelle la zone ouest du petit ghetto fut exclue de la zone de confinement. Une portion de la rue Żelazna fut donc séparée en deux par une clôture barbelée que l’on aperçoit ici. D’après la tenue vestimentaire des gens du ghetto, le cliché a du être réalisé durant le printemps 1942, soit quelques mois avant les grandes déportations de l’été et la liquidation du petit ghetto.
Aujourd’hui, environ 5 immeubles de cette époque ont survécus. Notamment les 2 premiers visibles sur la photos, le numéro 46 (immeuble aux balcons) et le numéro 66 de la rue Żelazna (ici à gauche) dont une élévation courrait rue Krochmalna.
Vue actuelle de la rue Krochmalna depuis la rue Żelazna
Vue actuelle de la rue Krochmalna depuis la rue Żelazna (Cliquer pour agrandir) – Photo www.shabbat-goy.com

Krochmal signifie amidon. Autrefois, plusieurs fabriques d’amidon étaient localisées dans cette rue.

Visite de la rue Twarda

Un foyer de vie juive à Varsovie

Le grand quartier juif de la Varsovie d’avant guerre, celui de Muranów, était situé entre la vieille ville et le quartier de Żoliborz (Joli bord) situé au nord de la capitale.
Cependant, nombre de juifs résidaient également un peu plus au sud, dans le quartier de Śródmieście Północne (centre-ville nord), dans le secteur de la place Grzybowski (autrefois le village de Grzybów). C’est aujourd’hui l’un des rares vestiges de la vie juive qui subsiste de cette époque. Sur la place Grzybowski et rue Próżna se déroule chaque mois d’août le festival Singer de la culture juive. On trouve également le long de cette place, le théâtre juif et le siège de la fondation Szalom, aujourd’hui démolis; une tour devant s’élever en lieu et place et abriter de nouveau, une fois édifiée, théâtre et fondation. Si la rue Próżna, aujourd’hui présentée aux visiteurs comme rue symbolique de la vie juive d’avant-guerre, ne témoigne dans sa partie ouest, à travers certains immeubles brillamment restaurés, une certaine bourgeoisie juive, la rue véritablement représentative de cette vie juive passée était la rue Twarda, celle qui s’élance de la place Grybowski vers le sud-ouest, non loin de l’avenue de Jérusalem (Aleje Jerozolimskie), dans le quartier voisin de Mirów.

Localisation de la rue Twarda à Varsovie
Localisation de la rue Twarda à Varsovie (Cliquer pour agrandir)

La rue Twarda était véritablement un foyer de vie juive où se trouvaient de nombreux ateliers, fabriques et commerces juifs, ainsi que plusieurs maisons de prières et deux synagogues, dont la synagogue Nożyk au numéro 6, préservée par miracle, à côté de l’actuel bâtiment de la communauté juive de Varsovie (Twarda 6).

C’est durant le XVIIème siècle que la future rue Twarda prit cette direction nord-est vers le sud-ouest en partant de la place qui autrefois se trouvait au milieu du village de Grzybów. La rue a pris ce nom (Twarda, dur) en 1770, en référence au sol dur de la route qui longeait des zones humides.

Développement de la rue Twarda

En 1783 fut établie la première brasserie, 8 années plus tard, 47 familles étaient recensées. Vers la fin de ce siècle, elle rejoignit la rue Żelazna (rue du fer) pour courir ensuite plus au sud. On dénombrait déjà 14 maisons en briques et 24 maisons et manoirs en bois de part et d’autre de cette rue en terre. La rue fut coupée à son extrémité actuelle sud-ouest avec la construction de la ligne de chemin de fer Varsovie-Vienne. Les pavés furent installés lors des travaux de terrassement en 1864-1866. C’est notamment pendant la seconde moitié du XIXème siècle, que l’on construisit une partie des immeubles qui étaient encore visibles avant la guerre.
Durant le XIXème siècle, le quartier se développa, et avec, la communauté juive. Cependant les juifs étaient déjà présents dans le secteur autour de la place Grzybowski, depuis leur expulsion de la vieille ville au début du XVIIème siècle. On trouvait alors dans la partie sud de la rue de nombreux ateliers d’horlogerie. C’est en 1881 que les premiers tramways à cheval empruntèrent la rue Twarda. L’assainissement fut installé en 1889. En 1900, la spécificité juive de la population de la rue Twarda était déjà établie; on dénombrait 46 maisons juives et 21 maisons chrétiennes.
En 1902 fut inaugurée la synagogue Nożyków (Twarda 6), à 150 mètres de la synagogue Serdyner (Twarda 4) qui était déjà présente depuis la seconde moitié du XIXème siècle. 1908 vit l’arrivée du tramway électrique numéro 22.
Durant la première guerre mondiale, les immeubles 4, 7 et 22 servirent de refuges pour les sans-abris; des maisons de prières se trouvaient également aux 4 et 22. En 1926, on recensait 18 maisons de prières. Les cinémas Antinea et Cyla se trouvaient aussi dans cette rue.
La cour de l’immeuble du 1 de la rue Twarda abritait le marché Icek Borowski.

La vie religieuse

C’est en 1815 que fut ouverte la première synagogue dans une maison en dur, elle pouvait accueillir une vingtaine de fidèles. La communauté juive était représentée par les mouvements orthodoxes dès l’arrivée des juifs dans le faubourg de Grzybów, puis vinrent s’installer les juifs hassidiques au XIXème siècle et les mouvements progressistes se développèrent durant la seconde moitié de ce siècle, en fait à l’image du monde juif dans les grandes villes polonaises.
Au milieu de l’entre-deux guerres, on dénombrait 13 synagogues et maisons de prières seulement dans la rue Twarda. Les synagogues étaient situées aux numéros 4 (synagogue Serdyner) et 6 (synagogue Nożyk), les maisons de prières se trouvaient dans les immeubles 1, 3, 8, 10, 12, 13, 14, 15, 16, 18, 22, 24, 48-52, 52.
La synagogue située dans l’immeuble 22 appartenait à l’association Chevra Shas et était alors très renommée, dès le milieu du XIXème siècle. Selon les sources, il semble qu’elle ait été fondée par Dawid Maliniak, un juif hassidique, commerçant dans le faubourg de Grzybów (avant son rattachement en quartier à la ville de Varsovie).

Maisons de prières et synagogues dans la section ouest de la rue Twarda
Maisons de prières et synagogues dans la section ouest de la rue Twarda (Cliquer pour agrandir)
Cette concentration de lieux de prières illustre la forte prédominance de population juive religieuse dans la rue Twarda, en particulier dans la première section de rue qui s’étire jusqu’au croisement de la rue Ciepła. Mais la population juive restait fortement implantée jusque vers les numéros 50 à partir desquels on recense plus de noms à consonance polonaise, d’après l’annuaire des abonnés du téléphone de Varsovie pour l’année 1938-1939 (Voir en fin d’article le lien vers la page où sont présentés tous les abonnés).
La rue Twarda présentait alors cette apparence particulière des quartiers juifs des villes d’Europe centrale et de Pologne, faite de juifs à longues barbes et en caftan portant casquettes et chapeaux qui déambulaient dans les rues, de succession de boutiques et d’échoppes tenues par des juifs en chemise et penchés sur leur ouvrage comme nous l’a si bien témoigné Roman Vishniac à travers ses extraordinaires photos du yiddishland prises dans les années 30. C’est d’ailleurs l’une de ses photos qui est présentée ci-dessous, prise à hauteur de l’immeuble 18 (suivi des 20, 22…) de la rue Twarda.
Un vieux juif, portant ses livres de prières, se dirige sans doute vers l'une des synagogues (4 ou 6) de la rue Twarda. En chemin, il passe devant le numéro 18. A droite, on aperçoit le magasin de nettoyage et teinturerie de Józef Targoński, et juste après, le magasin de vente de boissons de Froim Rajchcajg
Un vieux juif, portant ses livres de prières, se dirige sans doute vers l’une des synagogues (4 ou 6) de la rue Twarda. En chemin, il passe devant le numéro 18. A droite, on aperçoit le magasin de nettoyage et teinturerie de Józef Targoński, et juste après, le magasin de vente de boissons de Froim Rajchcajg – Photo Roman Vishniac


Le rabbin Kanał I. habitait au Twarda 12, le rabbin Lewinzohn Icek Hersz habitait lui dans l’immeuble Twarda 22, le rabbin Kohn Michal Moszek logeait au 32. En 1896, un article de la presse juive décrit l’existence d’une synagogue (Sztybel – Shtiebel) située dans une arrière-cour au numéro 2 de la rue Twarda, animée par le rabbin Iciele en provenance de Radzymin (nord-est de Varsovie) et dont la plus grande pièce était utilisée par les femmes pour prier. Iciele qui logeait au premier étage officiait également comme juge rabbinique. Dans ces arrière-cours et également sur les balcons, on pouvait apercevoir de très nombreuses cabanes en bois (kuczka – pl) édifiées à l’occasion de la fête de Souccot. Les différentes strates de la société juive du quartier se retrouvaient réunies pour la fête, les riches, les pauvres, les religieux de diverses confessions. Tout se déroulait dans la stricte observance des préceptes religieux, à commencer par la cacherout (le code alimentaire).
Durant l’entre-deux guerres, une synagogue se tenait également au numéro 21, elle était animée par un tzadik (maître spirituel dans le mouvement hassidique) venu de Parysów (sud-est de Varsovie). Une autre maison de prière hassidique avait aussi été établie au numéro 32 par le reb Mojsze Lejb Twerski, un rebbe à la tête de 200 juifs hassidiques répartis entre les rues Twarda et Nalewki (grand quartier juif au nord de Varsovie).

La synagogue Serdyner

En 1861, les époux Aron et Perla Serdyner furent à l’origine de l’établissement d’une synagogue orthodoxe au numéro 4 de la rue Twarda, suite à une donation qui transférait la propriété de la parcelle et des bâtiments attenants à la communauté juive, après leur mort. Il s’agissait d’un bâtiment, la synagogue, situé au milieu d’une grande cour asphaltée, sur une parcelle où se trouvaient également un beth midrash et une école talmudique, qui restaient ouverts sans interruption, ainsi qu’une maison de prières pour femmes.

Localisation de la synagogue Serdyner dans la rue Twarda
Localisation de la synagogue Serdyner dans la rue Twarda (Cliquer pour agrandir)

Ruines de la synagogue Serdyner en 1945
Ruines de la synagogue Serdyner en 1945 (Cliquer pour agrandir)
On ne dispose pas de documents plus précis sur l’origine de ce bâtiment, mais il semble qu’il existait déjà vers le milieu du XIXème siècle. Aujourd’hui s’élève en lieu et place, le grand immeuble Cosmopolitan.
Aron bar Mosze Dawid Serdyner était un commerçant et philanthrope qui légua toute sa fortune pour l’aide sociale, il est enterré au cimetière juif de la rue Okopowa (secteur 1, rangée 12). L’ensemble était considéré alors comme le centre de la pensée religieuse juive de la capitale. La synagogue fut démolie par les allemands au début de la seconde guerre mondiale. De plan rectangulaire, 15 x 13 mètres, elle possédait des vitraux.
Synagogue Serdyner du numéro 4 de la rue Twarda
Synagogue Serdyner du numéro 4 de la rue Twarda (Cliquer pour agrandir) Photo Żydowski Instytut Historyczny

Les synagogues Nożyk et Serdyner de la rue Twarda
Les synagogues Nożyk et Serdyner de la rue Twarda

La synagogue Nożyk

(Synagogue Nożyków dans sa forme déclinée) Elle fut édifiée au début du XXème siècle au numéro 6 de la rue Twarda grâce à des fonds substantiels alloués par les époux Nożyk qui habitaient au numéro 9 de la rue Próżna voisine. Zalman Nożyk acquit auprès de Jan Teodor Engelbert, pour 157 000 roubles, une parcelle vide où il fit édifier la synagogue que nous pouvons visiter aujourd’hui.

Retrouver la présentation de la synagogue Nożyk.

Des gens et les activités de la rue Twarda

La cinquantaine d’immeubles qui s’élancent depuis la place Grzybowski le long de la rue Twarda en direction du sud-ouest était quasi exclusivement habitée par des juifs. C’était le cœur de la concentration de la population juive, dans la partie sud de Varsovie.

A partir de la gauche, l'immeuble Art Nouveau de la place Grzybowski puis les immeubles 1, 3, 5 et 7 de la rue Twarda
A partir de la gauche, l’immeuble Art Nouveau de la place Grzybowski puis les immeubles 1, 3, 5 et 7 de la rue Twarda (Cliquer pour agrandir)

Les visiteurs qui aujourd’hui essaient de s’imprégner d’un soupçon de Varsovie juive en se rendant à la rue Próżna située côté est, de l’autre côté de la place Grzybowski, n’ont pas la moindre idée de cette richesse de vie et de cette lourde absence.
Le tronçon de la rue Twarda présenté ici, où circulaient alors les tramways, était un foyer extraordinaire du judaïsme, c’est ici que se trouvaient plus d’une douzaine de synagogues et maisons de prières. Se croisaient là tout l’éventail de ce qui constituait le monde juif de l’entre-deux guerres; les religieux orthodoxes, hassidiques et progressistes, les ouvriers et artisans, les marchands et représentants de commerce.
A la lecture de l’annuaire téléphonique, on prend conscience de la richesse et de la variétés des activités professionnelles, on recense :
14 tailleurs,
5 dentistes,
12 médecins et 1 chirurgien,
6 boulangers et pâtissiers,
une quinzaine d’activités autour du métal,
5 avocats,
10 marchands de fruits,
5 bijoutiers et orfèvre,
13 ingénieurs,
5 musiciens,
3 fabriques de chocolat,
5 pressings et teintureries,
3 fabriques d’eau gazeuse et limonade,
7 électriciens,
3 journalistes,
6 coiffeurs,
4 imprimeries,
4 cafés et 2 salons de thé,
5 fabriques de meubles.
des artistes-peintres, des professeurs, des commerciaux, grossistes et acheteurs en tous genres, des fourreurs, des cordonniers, des matelassiers, des vitriers, des marchands de vin, de vodka, de charbon…
Il va s’en dire que les chiffres présentés dans l’annuaire peuvent être multipliés par 5 ou plus si l’on prend en compte le nombre réel.
A côté des activités liées à la vie religieuse autour de cette concentration de lieux de culte, en début de rue, une partie de l’activité commerciale s’articulait autour du travail et de la vente d’objets en métal en tous genres. Cette activité de ferblantier, de vente d’ustensiles, équipements et objets en métal, de récupération et revente, remontait déjà au XIXème siècle autour de la place Grzybowski, notamment avec le bazar de la rue Bagno (une rue située au sud de la place).

Au numéro 6, dans les bâtiments qui jouxtaient la synagogue Nożyk, se trouvaient un dispensaire et une clinique qui regroupaient 14 spécialités médicales comme la dermatologie, l’urologie, la pédiatrie, la gynécologie, la chirurgie, les maladies rhumatismales, nerveuses, un cabinet d’ophtalmologie et 4 de maladies infectieuses. Ces services enregistraient dans la seconde moitié des années 30 plus de 55 000 patients à l’année. 34 médecins, 5 dentistes et 6 pharmaciens se relayaient dans le dispensaire et la clinique.
Elja Melchior était l’un des administrateurs de la clinique. Sa femme Ruchla tenait une petite épicerie et leur fils Szmul étudiait à l’école voisine Mizrachi. Déjà en 1862, le psychiatre et neurologue Stalisław Chomętowski ouvrit rue Twarda 6 un cabinet privé pour accueillir des patients atteints de maladies psychiques. Le docteur Bernard Szancer habitat et exerçât également à cette adresse durant la seconde moitié du XIXème siècle.

Comme noté un peu plus haut, la rue Twarda était habité à une très forte proportion par une population juive jusqu’à la rue Żelazna. Peut-être faut-il y voir là une explication à la limite du ghetto au sud-ouest qui sera fixée à cet endroit précis en 1940, à la jonction des rue Twarda, Żelazna et Złota.

L'orphelinat du numéro 7 de la rue Twarda
L’orphelinat du numéro 7 de la rue Twarda (Cliquer pour agrandir) Photo Yad Vashem
Dès le XIXème siècle, la rue a abrité des centres d’aides aux sans-abris et aux démunis. Au numéro 3 se trouvait une antenne dédiée à l’aide et à l’enseignement de la lecture et de l’écriture pour les analphabètes. Au numéro 22, un hôpital pour enfants et jeunes filles. Ces structures mises en place par le centre d’aide sociale de Varsovie (Warszawskie Towarzystwo Dobroczynności) accueillaient toutes personnes quelle que soit leur confession. D’autres structures mises en place par la communauté juive accueillaient également des patients comme le centre Ezra d’aide aux juifs démunis situé au 15 de la rue Twarda, l’organisation de protection sociale TOZ (Towarzystwo Ochrony Zdrowia Ludności Żydowskiej) à l’adresse Twarda 35 où se trouvait une maternité, la société d’aide aux juifs victimes de guerre (Towarzystwo Niesienia Pomocy Żydom) au numéro 4. On trouvait également des soupes populaires aux numéros 4, 7 et 8. En outre, le numéro 21 abritait un orphelinat pour fillettes et jeunes filles et le numéro 7 un autre orphelinat.

Zone sud-ouest de la rue Twarda
Zone sud-ouest de la rue Twarda (Cliquer pour agrandir)
Dans sa partie sud-ouest, la rue Twarda se terminait en cul de sac et sa population, à l’ouest d’un axe fixé par la rue Żelazna était plus mélangée, juifs et polonais. Dans les deux dernières sections de rues qui menaient vers les voies de chemin de fer menant à la gare centrale, étaient installés quelques ateliers de mécanique automobile, des carrossiers, un garage et des bureaux du constructeur Renault, également quelques entreprises travaillant autour des activités du chemin de fer voisin avec un entrepôt d’expédition (notés en rouge sur le plan, le bâtiment en vert est le dernier immeuble – 62, datant de l’avant-guerre encore debout).

Diverses personnalités ont habité la rue Twarda. Au numéro 16 résidait Aleksander Ford (1908-1980), de son véritable nom Mosze Lifszyc, un metteur en scène et scénariste. Après la guerre, il enseigna à Łódź, à l’école nationale de cinéma et eut pour étudiants Andrzej Wajda et Roman Polański. Au numéro 13 habitait le musicien Jerzy Bielacki, d’origine juive, qui joua dans l’orchestre de Henryk Warszawski (Henryk Wars). Il composa des chansons pour Wiera Gran (Weronika Grynberg) et Mieczysław Fogg, des grands artistes. Au numéro 11 logeait Samuel Eilenberg (1913-1998), mathématicien et collectionneur d’art asiatique qui fit carrière dans le monde universitaire outre-atlantique après la guerre. Au numéro 20 habitait le docteur Minc qui, tous les samedi soir, tenait un salon où se réunissaient des personnalités juives du monde de la culture, dont Icchak Lejb Perec (Isaac Leib Peretz), le grand écrivain et dramaturge de langue yiddish. Au numéro 27 se trouvait Felicia Maria Przedborska, une poétesse et journaliste d’origine juive qui enseignait au collège Fanny Poznerowa situé également à ce numéro.
Gerszon Sirota, surnommé le Caruso juif, était le chantre (kantor) de la synagogue Nożyk. Il était également ténor et dès 1927 devint le chantre attitré de la grande synagogue Tłomackie de Varsovie. Les vendredi soir et samedi, des milliers de fidèles se réunissaient dans la cour du numéro 6 pour écouter le chantre et participer aux études et prières du Beth Midrash qui se déroulait alors. Ecouter un extrait audio du chantre Gerszon Sirota .
Dans l’arrière-cour au numéro 2 habitaient Reb Berish et Szil Wilner, des juifs hassidiques, qui étaient connus dans tout Varsovie pour leur particularité physique, c’était des nains. Après la naissance de Szil, la mère mourut de honte et c’est Berish qui éleva son enfant. Le père resta cloîtré presque toute sa vie chez lui dans l’arrière-cour alors que son fils Szil se déplaçait dans la capitale mais forcément attirait la curiosité voire les quolibets. On dit qu’il se rendit plus tard en Allemagne pour jouer comme clown dans un cirque et qu’il revint à Varsovie où il mourut dans la solitude.
Au 27 habitait Kojfman Judel, un grand gaillard, juif hassidique et chantre, doté d’une superbe voix de ténor. Un jour il rasa sa barbe et quitta ses vêtements religieux pour aller chanter à l’opéra, mais il continua cependant à chanter dans la maison de prière hasside – le Shtiebel Modrzycki du numéro 28.
Reb Hirsz Rajszer habitait au numéro 2. Bien que non religieux au sens strict, c’était un juif riche, à barbe blonde, qui menait une vie rigoureuse comme les hassidim. Avec ses filles et sa femme, et quelques ouvriers, il dirigeait une boulangerie-pâtisserie, mais il avait également installé dans l’arrière-cour un élevage de volailles. Un récit relate de la témérité du coq de la basse-cour qui terrorisait le voisinage lorsque les habitants de l’immeuble s’en approchait ou traversaient la cour. Le gallinacé s’attaqua même au rabbin Iciele à coups de bec et en tirant sur son talit.

L’immeuble qui comptait le plus de personnes raccordées au réseau téléphonique était le numéro 10 avec 48 abonnés. Sur l’ensemble de la rue Twarda, on dénombrait plus de 700 abonnés au téléphone, un chiffre à mettre en perspective avec les 800 abonnés connectés au central du premier réseau téléphonique de la ville de Varsovie (alors situé du Próżna) à la fin du XIXème siècle.

La disparition du petit monde de la rue Twarda

A l’entrée en guerre, on dénombrait 72 immeubles le long de la rue Twarda. Aujourd’hui, il n’en reste que 3: les numéros 62, 28 (immeuble Lejb Osnos) et 6 (mitoyen à la synagogue). En 1938, on pouvait encore apercevoir au moins 2 immeubles en bois, les numéros 51 et 53, habités principalement par des polonais. La rue est aujourd’hui séparée en deux par l’avenue Jean-Paul II et le rond-point ONZ. Autrement dit, il ne reste quasiment plus rien de cette rue témoin du monde juif d’autrefois. C’est toujours en se penchant sur le passé que l’on constate le niveau des destructions qui s’est opéré pendant la guerre et durant la reconstruction de la ville.
Durant les bombardements intervenus lors du siège de la capitale en septembre 1939, plusieurs immeubles furent touchés, notamment les numéros 1, 3, 5, 8, 10, 12, 19, 21 qui furent entièrement détruits et les numéros 7, 9, 11, 13 partiellement détruits.

Porte du ghetto de la rue Twarda en 1940, avant le bouclage du ghetto
Porte du ghetto de la rue Twarda en 1940, avant le bouclage du ghetto. A gauche immeubles 52, 50, 48, 46 dans le secteur sud-ouest de la rue (Cliquer pour agrandir)

La rue Twarda fut insérée dans le petit ghetto dès novembre 1940 jusqu’à hauteur du numéro 52 qui délimitait l’extrémité sud-ouest du ghetto de Varsovie (découvrir le mémorial du mur de la rue Twarda).
Secteur est de la rue Twarda (nord en bas, sud en haut) avant son enfermement dans le petit ghetto (1939-1940)
Secteur est de la rue Twarda avant son enfermement dans le petit ghetto (1939-1940)

Au numéro 11 se trouvait le Judenrat et le service d’ordre, structures dirigées par les juifs, sous les ordres de l’occupant allemand. En octobre 1941, un redécoupage de la surface du ghetto ramena la limite au niveau de l’immeuble 44. La rue Twarda fut exclue de la zone de confinement des juifs de Varsovie lors des grandes déportations de l’été 1942 et la liquidation du petit ghetto, cependant, les ateliers Toebbens qui se trouvaient dans cette partie continuèrent à fonctionner jusqu’en août 1944. Durant les âpres combats menés lors de l’insurrection de 1944, la plupart des immeubles furent lourdement endommagés ou détruits, comme dans le reste de la ville. Une partie des immeubles subsistants furent démolis lors de la construction de l’axe nord-sud (aujourd’hui avenue Jean-Paul II), ainsi que quelques autres dans les années 60.
La rue Twarda en ruines en 1945
La rue Twarda en ruines en 1945 (Cliquer pour agrandir)


Les ruines des immeubles 3 et 5 de la rue Twarda après la guerre, à hauteur de la place Grzybowski. Au second plan l'église de Tous les Saints, en arrière plan la tour PAST-a (ancien central téléphonique) de la rue Zielna
Les ruines des immeubles 3 et 5 de la rue Twarda après la guerre, à hauteur de la place Grzybowski. Au second plan l’église de Tous les Saints, en arrière plan la tour PAST-a (ancien central téléphonique) de la rue Zielna (Cliquer pour agrandir)

Les vestiges des immeubles 11 et 13 de la rue Twarda en 1967
Les vestiges des immeubles 11 et 13 de la rue Twarda en 1967 (Cliquer pour agrandir)


Dénommée Querstrasse durant la guerre puis rue du Conseil National en 1947 (ul. Krajowej Rady Narodowej – KRN), la partie est actuelle de la rue repris son nom original de Twarda en 1970 et sa section sud-ouest en 1990.
Liste de personnes recensées dans la rue Twarda durant la période de la guerre.
Liste des abonnés du téléphone (1938-1939) de la rue Twarda.
Voir un film de Danuta Halladin (moja ulica – ma rue) sur la rue Twarda, tourné en 1965.
Aujourd’hui, les bureaux de la communauté juive de Varsovie se trouvent au 6 de la rue Twarda.
Un article sur les catholiques juifs de l’église de Tous les Saints, durant la guerre.

La rue Twarda aujourd’hui

Même avec beaucoup de volonté et de connaissance, il est bien difficile d’imaginer ce que fut cette rue, ses habitants. Il est impossible de renouer avec le passé. La profonde cassure de la seconde guerre mondiale a irrémédiablement modifié la nature de cette ville, la structure de ses habitants.
En 1938, on dénombrait 1 200 000 habitants à Varsovie dont 368 000 juifs. En 1945, il ne restait plus que 420 000 habitants. Il fallu attendre la fin des années 1970 pour que le niveau de la population d’avant guerre soit atteint. Aujourd’hui, Varsovie compte 1,7 million d’habitants mais la surface administrative de la ville s’est étendue. La Varsovie d’avant-guerre était plus petite mais densément peuplée. Il habitait 2 à 3 fois plus de personnes en centre ville avant la guerre qu’aujourd’hui. La ville était alors un maillage de rues constituées de milliers d’immeubles agencés en file indienne avec des innombrables cours et arrière-cours aujourd’hui disparues, tout au moins dans la partie nord de la ville. La rue Twarda, avec son tracé en diagonale, participait à ce foisonnement de vie judéo-polonaise qui faisait la particularité de cette grand métropole. Le vendredi soir, on peut croiser quelques familles juives qui se rendent à la synagogue Nożyk, elles témoignent, à leur minuscule échelle, cette vie juive qui se perpétue.
On dénombre 4 synagogues en activité à Varsovie, la synagogue Nożyk de la rue Twarda, et 3 autres , loubavitch et progressistes installées dans des immeubles. Tout un monde a disparu, mais une lumière brille toujours.
Découvrir la section est de la rue Twarda (depuis la place Grzybowski).
Découvrir la section ouest de la rue Twarda.

Rue Stawki depuis les ruines du ghetto

Une photo pour raconter l’histoire

Insurrection de Varsovie 1944, ruines du ghetto
Insurrection de Varsovie 1944, ruines du ghetto (Cliquer pour agrandir) Photo Józef Jerzy Karpiński Source Musée de l’Insurrection de Varsovie – Google Maps

La photo ci-dessus présente une perspective est-ouest de la rue Stawki avec au fond l’immeuble 4/6 de la rue Stawki (actuellement le numéro 10), situé sur la zone de Umschlagplatz, l’ancienne gare de marchandises utilisée pour la déportation des juifs de la capitale et de ses environs. Cet immeuble était utilisé comme zone de confinement pour les juifs, notamment la nuit, lorsque ces derniers ne pouvaient être embarqués dans les convois à destination du camp d’extermination de Treblinka.
Au premier plan, un insurgé polonais scrute à la jumelle la zone située au nord vers le quartier de Żoliborz, l’action se situe début août 1944, les premiers jours de l’insurrection de Varsovie. Au premier plan, les ruines du ghetto (grand ghetto), au niveau des gravas des immeubles 13 et 15 de la rue Stawki.
La zone nord du ghetto de Varsovie, dans le quartier de Muranów, l’ancien quartier juif, fut systématiquement détruite par les allemands et leurs supplétifs, principalement ukrainiens, durant l’insurrection du ghetto qui intervint entre le 19 avril 1943 et 16 mai 1943, et pendant laquelle 13 000 juifs furent tués et le reste de la population du ghetto, environ 58 000 juifs, furent déportés. Entre la date du bouclage du ghetto de Varsovie en novembre 1940 et le déclenchement de l’insurrection, entre 90 000 et 100 000 juifs moururent de faim et de maladie et 300 000 furent déportés depuis Umschlagplatz. La zone entièrement détruite du grand ghetto fut nivelée entre l’été 1943 et juillet 1944 lorsqu’un camp de concentration fut établi sur ses ruines (KL Warschau), dépendant dès 1944 du camp de concentration de Majdanek, avec pour objectif le déblaiement des ruines du ghetto et le tri des matériaux, réalisé par des prisonniers juifs (notamment d’origine grecque) envoyés depuis Auschwitz.
Le 1er août 1944 fut déclenché l’insurrection de Varsovie contre l’occupant allemand. Ce soulèvement dura jusqu’au 2 octobre 1944 et plus de 200 000 personnes, combattants mais surtout civils furent tués. A la fin de l’insurrection, la ville fut vidée de ses habitants et systématiquement détruite par les allemands.

Quelques chiffres pour cerner la dimension du nombre de victimes

En comptant le nombre de tués durant le siège de Varsovie en septembre 1939, le nombre de polonais tués durant la guerre, le nombre de juifs morts pendant la période du ghetto puis tués pendant son soulèvement et le nombre de polonais morts durant l’insurrection de 1944, on peut avancer un chiffre d’une fourchette basse de 400 000 morts à Varsovie, répartis entre 70% de non juifs et 30% de juifs, ces derniers ayant été exterminés principalement au camp de Treblinka.
A cela si on rajoute les 300 000 juifs de Varsovie et de sa proche région exterminés en camp, le chiffre total du nombre de victimes habitant à Varsovie et sa proche région durant la seconde guerre mondiale s’élève à une fourchette avoisinant les 650 000/700 000 personnes.
Des chiffres qui donnent une petite idée de ce qu’à pu représenter les pertes dans la capitale polonaise et comprendre ce marqueur toujours vivace dans la société de ce pays. 200 000 tués lors de l’insurrection de 1944, c’est plus que le nombre de victimes à Hiroshima et Nagasaki réunis. Ce qui revient à dire que le nombre total de victimes à Varsovie et sa proche région dépasse de 15% environ le nombre total de français morts durant la seconde guerre mondiale.
Au delà de Varsovie, la seconde guerre mondiale a provoqué une cassure irrémédiable dans l’histoire de la Pologne et dans la structure même de sa population avec la disparition définitive d’une société multiple, composée avant guerre à 30% environ de polonais ethniquement russes, ukrainiens, biélorusses, lituaniens et allemands, sans parler des 10% de juifs.
Aujourd’hui, la population juive revendiquée dans les communautés s’élève entre 6000 et 8000 personnes, et environ 25 000 autres qui se revendiquent d’origine juive, ou juifs.

La photo ci-dessous présente l’actuelle vue de la photo du haut.

Situation de la rue Stawki aujourd'hui
Situation de la rue Stawki aujourd’hui (cliquer pour agrandir) – Photo Google Earth

> Découvrir l’histoire de Umschlagplatz.

La rue Próżna, mise à jour

Bonjour à tous et mes meilleurs vœux pour 2017.
La santé avant tout.

La page Facebook de Shabbat Goy a été mise en veille pour l’année qui vient, elle n’est donc plus accessible.

Rue Próżna
Rue Próżna © www.shabbat-goy.com (Cliquer pour agrandir)

Merci à ceux qui m’ont rejoint ici, ils ne sont pas des masses, mais la qualité du lectorat n’est-elle pas à préférer à l’audimat ? Ceci dit, le site reste visité. Les Etats-Unis en tête suivi par les français, les belges, les canadiens, les israéliens, les suisses, les allemands, quelques anglais, hollandais, suédois et d’autres d’un peu partout.
N’hésitez pas quand même à faire connaître Shabbat Goy autour de vous. Vous pouvez cependant partager les articles qui vous intéressent sur votre page Facebook.

Ci dessous la mise à jour de la page sur la rue Próżna à Varsovie, aujourd’hui l’un des lieux incontournables des visites de la Varsovie juive.
> Rue Próżna, lire la suite….

Zenek Moskowicz, jeune garçon du ghetto

Retour sur une image du ghetto

Enfants du ghetto au croisement des rues Żelazna et Leszno (Cliquer pour agrandir)
Enfants du ghetto au croisement des rues Żelazna et Leszno . Photo Google Maps et ZIH (Cliquer pour agrandir).

Une photo emblématique du ghetto de Varsovie, extraite d’un film tourné à l’époque et montrant des enfants et adolescents arrêtés à la porte du ghetto qui était située au croisement des rues Żelazna et Leszno (actuelle avenue Solidarność). Les enfants sont obligés sous la contrainte des soldats allemands (visibles sur la vidéo originale) de déposer les légumes qu’ils avaient cachés sous leurs vêtements afin d’apporter quelques provisions pour leur famille enfermées dans le ghetto.
Sur la photo sont visibles un policier polonais sur la gauche et un soldat allemand sur la droite. Les portes des ghettos étaient gardées par des soldats et des gendarmes allemands, des policiers polonais et des membres de la police juive.
Souvent, grâce à leur petite taille et leur agilité, nombre d’enfants se sont faufilés à travers des ouvertures pratiquées dans le mur du ghetto afin de partir à la recherche de quelque nourriture pour leur famille, du côté de la zone aryenne et beaucoup d’entre-eux furent arrêtés. D’autres qui eurent moins de chance furent blessés ou tués.

Sur une autre photo (ci-dessous) prise ce même jour, on distingue 2 adolescents, 2 garçons et une fille. L’adolescent situé à gauche a été identifié et s’appelle Zenek Moskowicz.

Zenek Moskowicz dans le ghetto de Varsovie
Zenek Moskowicz  (ici à gauche) à une des entrées du ghetto de la rue Leszno. Photo Yad Vashem

Zenek (Moskowicz) Maor est né en 1923 à Włocławek, il était le fils de Yaakov et Lea, propriétaires d’une fabrique de papier qui fut confisquée par les allemands au début de la guerre. La famille se rendit à Varsovie en janvier 1940 pour fuir les persécutions des allemands de Włocławek.
Zenek avait alors 16 ans, il était déjà un membre du Hachomer Hatzaïr depuis plusieurs années. Lorsque le ghetto fut bouclé en 1940, Zenek travailla dans une laverie pour les allemands et dans d’autres brigades de travail dans le ghetto et à l’extérieur (comme à l’aérodrome d’Okęcie). Il fut par la suite dirigé vers un camp de travail situé à Września, une ville située à l’est de Poznań. De là, il fut redirigé, avec son frère Henryk (Heniek), vers d’autres camps puis vers le camp établi dans la mine de charbon de Janina et qui dépendait du complexe concentrationnaire d’Auschwitz où il travailla dans des conditions extrêmement rudes à 300 mètres sous terre.

Zenek Moskowicz lors d'une sélection
Zenek Moskowicz à gauche (devant le soldat) lors d’une sélection. Photo Yad Vashem (Cliquer pour agrandir)

Équipés de lampes à acétylène, les prisonniers n’avaient pas la possibilité d’utiliser des allumettes ou des briquets et travaillaient constamment dans la pénombre. Zenek mis au point une technique permettant d’allumer les lampes à l’aide de fils électriques connectés sur une sonnette d’alarme. Accusé de sabotage et condamné à mort, le commandant du camp n’exécuta pas la sentence, ayant compris que Zenek voulait simplement modifier le système d’allumage de la lampe.
Zenek participa à la marche de la mort de janvier 1945. Son frère s’échappa du groupe qui fut la cible de tirs des soldats allemands. Zenek fut libéré avec l’avancée de l’armée rouge. Convaincu de la mort de son frère, il se rendit à Włocławek où aucun membre de sa famille ne réapparut. Il retrouva plus tard son frère en Bavière qui émigra par la suite aux Etats-Unis. Zenek émigra pour sa part en Palestine. Plus tard en Israël, il changea son nom de Zenek Moskowicz en Zenek Maor.
Il se rendit en Pologne en 1982, dans la mine où il avait travaillé durant la guerre et constata que les mineurs utilisaient toujours le même modèle de lampe. Il en ramena une pour la collection de Yad Vashem.
Zenek Maor mourut en 2009.

Zenek Maor en 2007
Zenek Maor à gauche sur la photo en 2007. Photo (www.senatspressestelle.bremen.de)

Porte du ghetto de la rue Leszno

Sur la photo montage au début de l’article, en arrière plan de l’image en noir et blanc, l’immeuble du 93 Żelazna/79 Leszno, en ruines mais encore debout à la fin de la guerre. A la droite sur la photo récente, l’immeuble 81 Leszno où une partie de ses habitants étaient juifs. Ces deux immeubles situés à cet endroit furent intégrés dans le grand ghetto pour la période allant de novembre 1940 à probablement avril 1941.

Immeuble Leszno 81
Immeuble Leszno 81 ( Source Referat Gabarytów, ville de Varsovie)

Liste des abonnés du téléphone du 81 Leszno pour la période 1938-1939:

Ajlenberg M. atelier de gravure,
Borenstein Ajzyk,
Kahane Sjoma,
Kasztelańska B.,
Korabielnik Stella et Michał,
Rotlewki J.,
Rozenblum Ruchla, épicerie fine,
Schor M., professeur de collège,
Szefner Boruch, journaliste,
Wolteger Henryk, avocat,
Ecoles publiques communales n°86 et 109.

Dans cet immeuble édifié au début du XXème siècle et qui appartenait à Herman Sieraczki se trouvaient également les bureaux de la fabrique de chapeaux « Eleganto« . Seule la façade est de cet immeuble survécut au temps.
L’immeuble, inhabité depuis plusieurs années, a été démoli en 2014.

Ci-dessous, la vue d’avant guerre de l’endroit où se trouvait la porte du ghetto et cette photo des enfants du ghetto:

Immeubles Leszno 79 et 81
Immeubles Leszno 79 à gauche et 81 à droite. La rue Żelazna est située à gauche. Voir la vue actuelle ( Source Referat Gabarytów, ville de Varsovie)

 

 

Des étangs à Umschlagplatz, une histoire

L’histoire d’un lieu disparu mais toujours présent

Le mémorial de Umschlagplatz
Le mémorial de Umschlagplatz
Dès le XVIème siècle, on recensait dans ce qui allait devenir la rue Stawki des moulins et une quinzaine d’étangs.
Les premières maisons d’habitation firent leur apparition vers 1770.
C’est vers la fin du XVIIIème siècle que la rue fut officiellement ouverte. Elle prit naturellement le nom de rue des étangs, ulica Stawki…
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