Le camp de concentration de Varsovie

Photo prise à l'intérieur du camp
Photo prise à l’intérieur du camp (Cliquer pour agrandir)
Du camp de concentration de Varsovie, il ne reste plus de trace aujourd’hui.
Sa présence n’était connue jusqu’ici que d’initiés qui s’intéressaient de près à l’histoire du ghetto de Varsovie, mais son existence a aujourd’hui été l’objet de nombreux articles de presse et ouvrages.
Ce camp entra en fonction dès la fin de l’insurrection du ghetto en mai 1943 jusqu’à l’insurrection de Varsovie d’août 1944…
> Lire la suite.

Nalewki 24 à Varsovie

Un noyau unique de vie juive en Pologne

Situé au coeur du quartier juif de Muranów, l’immeuble numéro 24 de la rue Nalewki se trouvait au croisement avec la rue Franciszkańska (39). A cet endroit régnait la plus dense présence juive de la capitale et l’activité commerciale qui animait le carrefour pouvait être comparée à celle située au croisement des grandes avenues Marszałkowska et Jerozolimskie.

L'immeuble 24 de la rue Nalewki et la rue Franciszkańska sur la gauche, dans les années 1930. Un policier règle la circulation
L’immeuble 24 de la rue Nalewki et la rue Franciszkańska sur la gauche, dans les années 1930. Un policier règle la circulation. Photo Willem van de Poll (Cliquer pour agrandir)

Topologie du croisement des rues Nalewki, Franciszkańska et Gęsia dans le quartier juif de Muranów
Topologie du croisement des rues Nalewki, Franciszkańska et Gęsia dans le quartier juif de Muranów (Cliquer pour agrandir)
Les tramways qui arrivaient depuis les environs du parc Krasiński entre les numéros 2 et 10 au sud (voir carte au bas de l’article) continuaient leur chemin le long de la rue Nalewki pour se rendre au quartier voisin de Żoliborz (Joli bord [de la Vistule]) au nord ou alors bifurquaient sur la droite dans la rue Franciszkańska pour se diriger vers la vieille ville à l’est ou emprunter à gauche, vers l’ouest, la rue Gęsia qui se terminait du côté du cimetière juif de la rue Okopowa.
Un policier réglait la circulation (photo du haut) tant bien que mal les jours de forte affluence, c’est à dire presque toute la semaine, entre les piétons, les tramways, les charrettes à bras lourdement chargées et souvent tirées par des juifs munis de harnais, des porteurs et autres voitures à cheval. L’endroit restait fortement animé jusqu’au shabbat qui voyait alors les rues du quartier étrangement désertées hormis les juifs religieux se rendant à la synagogue ou dans les maisons de prières du voisinage.
La population, essentiellement juive, qui s’était fortement développée durant la seconde moitié du XIXème siècle, était très mélangée entre les artisans, les commerçants, les religieux, les juifs venus d’autres quartiers, de toutes origines sociales, pour acheter des articles et marchandises principalement tournées vers les domaines du textile, du cuir, de l’habillement et de la confection.
L'immeuble 24 de la rue Nalewki sur la droite, dans les années 1930. Photo Willem van de Poll
L’immeuble 24 de la rue Nalewki sur la droite, dans les années 1930 (orientation sud-nord). Photo Willem van de Poll (Cliquer pour agrandir)

L’immeuble Nalewki 24 possédait un seul étage où se trouvaient de nombreuses boutiques et ateliers et un second niveau d’habitations situé sous les toits dans sa partie sud. Il possédait une cour intérieure qui ouvrait sur deux dépendances. Dans la seconde moitié du XVIIIème siècle, la rivière Bełcząca s’écoulait encore à cet endroit, et un premier bâtiment fut édifié probablement vers la fin du XVIIIème siècle sur ce long chemin de terre bordé de jardins et de quelques autres maisons et qui allait devenir le siècle suivant la rue Nalewki avec l’installation des juifs dès 1824 suite à un décret d’installation émis par l’empereur Alexandre 1er, qui fut roi de Pologne dès 1815; Varsovie étant alors sous domination russe .
Dans la première moitié du XIXème siècle, le bâtiment visible sur les photos fut édifié, dans un style classique mais plutôt modeste. Dès le milieu du XIXème siècle, l’immeuble appartint à Abram Goldman, puis à ses héritiers jusqu’à l’entre-deux guerres.
(*) Dans la seconde moitié du XIXème siècle se trouvaient déjà de nombreuses boutiques dans l’immeuble dont la librairie hébraïque de Szaj Mąk, la pharmacie de Ludwik Gronau, l’entrepôt de marchandises de maroquinerie de Izrael Tom, la papeterie de Zelman Zilber, la boucherie de Judel Mielczyk, l’horloger Hersz Bachner, la boutique de laitage de Moszek Glejchmann et la bijouterie de Abram Juwiler. Durant l’entre-deux guerres, le gardien du bâtiment était Julian Prorok. Ce dernier fut accusé par Abram Elster de la société W. Kwas, de détourner des colis de cosmétiques.
(* source Jerzy S. Majewski).
Immeuble 24 de la rue Nalewki après les bombardements allemands de 1939
Immeuble 24 de la rue Nalewki après les bombardements allemands de 1939 (Cliquer pour agrandir)
L’immeuble fut entièrement détruit lors des bombardements allemands durant le siège de Varsovie le 16 ou le 17 septembre 1939 et on retrouva de nombreux cadavres dans la cour. Enserrée dans le grand ghetto dès novembre 1940, la rue, comme le quartier, fut entièrement détruite lors de l’insurrection du ghetto de 1943.

Seulement imaginer l’absence

Difficile d’imaginer aujourd’hui ce que fut le cœur du quartier juif de Varsovie quand on déambule le long de l’avenue du général Anders qui a été bâtie après guerre, sur les ruines du ghetto, sans forcément suivre le tracé initial de la rue Nalewki. La connaissance de l’histoire et de la topologie du quartier permettent, à travers la vision des immeubles d’après guerre qui illustre le réalisme socialiste alors en vigueur, et surtout, beaucoup d’imagination, de percevoir des bribes de vie passée où se mêlaient les pas des habitants du quartier, les crissements des charrettes et les roues stridentes des tramways sur les rails, les odeurs de cuir qui s’exhalaient des ateliers et des boutiques, les voix, les cris et les exclamations yiddish de ce peuple juif, représentation unique en Pologne et en Europe Centrale d’un monde disparu.
Seules quatre années de présence allemande auront suffit pour effacer plus de 2 siècles d’intense vie juive dans ce quartier de Varsovie.
Si le Musée de l’Histoire des Juifs Polonais se trouve à seulement 200 mètres d’où se situait l’immeuble Nalewki 24 et son fameux carrefour, autrefois toujours animé, essayer de s’imprégner d’un environnement, d’une atmosphère unique est illusoire pour les visiteurs d’un jour, mais aussi pour l’inconditionnel de la Varsovie d’avant-guerre que je suis devenu. C’est un sentiment de tristesse, d’amertume, et parfois de colère qui s’empare du visiteur, mais c’est surtout une impression de vide et d’absence qui fige le regard lorsqu’il scrute le néant qu’offre aujourd’hui Varsovie quand on s’élance sur les traces d’autrefois.
Alors, l’esprit se transporte vers une autre époque et se remémore des photos anciennes, ces témoignages d’antan, d’une autre ville, d’une autre vie, d’autres gens.
La photo ci-dessous présente une vue de certaines boutiques de l’immeuble Nalewki 24. On y distingue la boutique de maroquinerie et de bas de Hanina Esterowicz à gauche, puis la boutique de S. Szuldiner qui vend du fil, de la laine et du coton. Peut être est-ce lui qui discute à gauche, sur le pas de porte. Ensuite une enseigne de Nusyn Kohn pour sa boutique de maroquinerie et de boutons, juste en dessous un panneau pour un cordonnier dont on ne distingue pas le nom, puis l’enseigne de N. B. Sznur qui fabrique des cravates; dessous un petit panneau pour la boutique de Finkielsztejn qui est située au premier étage et qui propose des bas, des chaussettes, des gants. Puis à droite, en haut, un autre panneau de D. Finkielsztejn, le cordonnier du 27 et dessous une réclame pour l’atelier de Judel Pieprzyk qui fabrique des porte-documents et des cartables d’écoliers.

Vue de boutiques de l'immeuble Nalewki 24 durant l'entre-deux guerres
Vue de boutiques de l’immeuble Nalewki 24 durant l’entre-deux guerres (Cliquer pour agrandir)

Durant l’entre-deux guerres se trouvaient de très nombreuses boutiques et fabriques de sous-vêtements (bielizna) et de maroquinerie (galanteria) dans la rue Nalewki, également au 24 de la rue. Dans l’immeuble on trouvait également un marchand de fruits (owocarnia), une parfumerie, quelques boutiques de vêtements, d’objets en métal, une fabrique de chapeaux et de fourrures, un pharmacien.
Ci-après, la liste des abonnés du téléphone pour la période 1938-1939 de l’immeuble Nalewki 24 :
Alfus Jada, sprzed. galant. i guzik
Altman Jakub Szulim, prac. bielizny
« Bramur », wyr. stalowe, Brachweld D. i Muranower W.
« Bresco », Strumpfman B-cia, fabr. bielizny
Brodt Szymon Chaim, prac. haftów
Bursztyn M., hurt. perfum.
Elenberg Salomon, skl. galant.
Esterowicz Hanina, m.
Feinmesser J., sprzed. tow. galant.
Frydman Jankiel, owocarnia
Hepner Symcha, sprz. ubior. męsk.
Kiselstein F., sprzed. korali, biżuteri i galant.
Klein M., skł. podszewek i watol.
Kohn Nusyn, sprzed. guzik. i galant
Kronenberg M., skl. ozdób. wojsk.
Lachman Dawid, przedst. f. Fabr. wyr. Met. « I. Fogelnest »
Lachman L., sprz. wyr. stal.
Polus I., sprz. pończoch, wyr. trykot. i wytw. krawat
Rozen B-cia M. i I., fabr. kapel. i wyr. futrzanych
Silbergeld M. i S-ka
Szuldiner S., skł. przędzy, wełny, bawełny i nici
Światło Abram, wyr. skórz.-galant.
Wajnberg Icek, sprz. guzików
Welt J. i Zylber S., apteka
La plupart des personnes listées ici ont du disparaître durant la période du ghetto ou celle des déportations vers le camp d’extermination de Treblinka.

Itinéraires

> Découvrir l’histoire de la rue Nalewki.

Les lieux de culte du quartier de Praga

Localisation des maisons de prières et des synagogues du quartier de Praga à Varsovie
Localisation des maisons de prières et des synagogues du quartier de Praga à Varsovie

A ce jour, 44 lieux de culte juifs, maisons de prières et synagogues, ont été identifiés dans le quartier de Praga de Varsovie, sur une période allant du début du XIXème siècle jusqu’à l’entrée en guerre.
> Découvrir tous les lieux existants et disparus.

Les mises en ligne (région Podlaskie)

Le cimetière juif de Krynki en région de Podlachie (nord-est)
Le cimetière juif de Krynki en région de Podlachie (nord-est) (Cliquer pour agrandir) © www.shabbat-goy.com
Les mises à jour de sites continuent mais n’apparaissent pas comme activité de rédaction d’articles, c’est un travail souterrain qui se concentre actuellement sur la région de Podlachie (Podlaskie). Ont été mis dernièrement en ligne les sites de :
Białowieża, Kleszczele, Drohiczyn, Knyszyn, Krynki, Narewka, Nowy Dwór, Narew.

Le cimetière juif de Knyszyn

Parmi les cimetières juifs aujourd’hui visibles en région de Podlachie (nord-est de la Pologne), il en est un qui, malgré les disparitions de stèles intervenues depuis la guerre, offre une image particulière de nécropole juive, où les tombes sont agencées autour de deux étangs. Remis en valeur il y a quelques années et aujourd’hui préservé, c’est un passage à ne pas manquer lorsqu’on visite la région, et notamment la synagogue de Tykocin, non loin de là.
>Voir la présentation du cimetière juif de Knyszyn.

Le cimetière juif de Knyszyn
Le cimetière juif de Knyszyn (Cliquer pour agrandir) © www.shabbat-goy.com

Les lettres du rabbin Jakub Szulman

Dernières traces avant l’anéantissement

Jakub Szulman était le rabbin de la petite ville de Grabów où vivait autrefois une communauté juive forte de quelques centaines de membres, les juifs étaient présents dans la localité depuis la seconde moitié du XVIIIème siècle, ils représentaient la moitié de la population. Après la première guerre mondiale, beaucoup d’entre-eux émigrèrent vers l’Allemagne. La communauté juive s’établissait à 800 personnes à l’entrée en guerre. Un ghetto fut établi par les allemands et des juifs d’autres localités furent confinés avec ceux de Grabów. La population du ghetto s’éleva jusqu’à 1400 personnes. Les juifs encore présents dans le ghetto furent déportés en avril 1942 vers le camp d’extermination voisin de Chełmno.

19 janvier 1942
«Mes très chers,
Je ne vous ai pas répondu jusqu’ici car je ne savais rien de précis sur tout ce qu’on m’a dit.
Hélas, pour notre grand malheur, nous savons déjà tout maintenant.
J’ai eu chez moi un témoin occulaire, qui, grâce à un hasard, fut sauvé. J’ai tout appris de lui.
L’endroit où ils sont exterminés s’appelle Chełmno, près de Dąbie, et on les enterre tous dans la forêt voisine de Rzuchów.
Les juifs sont tués de deux manières, par les fusillades ou par les gaz.
Depuis quelques jours, on amène des milliers de juifs de Łódź et on en fait de même avec eux.
Ne pensez pas que tout ceci vous soit écrit par un homme frappé de la folie, hélas c’est la tragique, l’horrible vérité.
Horreur, horreur, homme ôte tes vêtements, couvre ta tête de cendre, cours dans les rues et danse, pris de folie.
Je suis tellement las que ma plume ne peut plus écrire, créateur de l’univers, viens nous en aide

Lors du tournage de l’une des séquences du film Shoah à Grabów, Claude Lanzmann lut la lettre du rabbin Szulman devant la synagogue du village. Voir la séquence du film Shoah.
Présentation de la La synagogue de Grabów

Le mercredi 21 janvier 1942, soit 2 jours après l’envoi de la première lettre, le rabbin Szulman écrivit un nouveau courrier à Łódź.
«A ma chère et aimée famille,
… quatre semaines se sont passées depuis que tous les juifs, hommes, femmes et enfants, ont été déportés vers Koło. Ils ont été déportés par camions vers une destination inconnue. Et la même chose est arrivée à Dąbie, Kłodawa, Izbica Kujawska et d’autres petites bourgades du comté. Malgré tous nos efforts intenses pour connaître quelque chose de leur sort, nous n’avons eu aucune nouvelle sur eux, de quoi que ce soit. Seulement cette semaine, des gens qui se sont enfuit de là nous ont rejoint. Ils disent que tout le monde, espérons que cela ne nous arrivera pas, est empoisonné avec du gaz, les corps incinérés, par 50-60, dans des fosses communes. De plus en plus de victimes sont amenées là et le danger n’a pas encore passé

Lettre du rabbin Jakub Szulman
Lettre du rabbin Jakub Szulman – Archive du ghetto de Varsovie – Institut Historique juif (Cliquer pour agrandir) Photo www.shabbat-goy.com
Cette seconde lettre a pu être transmise par la suite à Varsovie où elle a été intégrée dans les archives du ghetto mise en place par l’organisation Oneg Shabbat dirigée par Emanuel Ringelblum. La lettre du rabbin Szulman a été retrouvée dans une partie des archives qui avaient été mises au jour après la guerre dans les ruines du ghetto de Varsovie.
En avril 1942, les juifs de Grabów ont été déportés vers le camp d’extermination de Chełmno où ils ont été assassinés.
C’est Szlamek Bejler, un juif originaire de Izbica Kujawska et qui s’était échappé du camp de Chełmno alors qu’il était assigné au Waldlager, le site des fosses communes dans la forêt de Rzuchów, qui arriva à Grabów le 19 janvier à 14 heures et qui informa le rabbin de l’existence du camp et de ce qu’il s’y passait. Il partit ensuite pour Varsovie et son témoignage fut retranscrit dans les archives du ghetto d’Emanuel Ringelblum, alors en élaboration.
Le village de Chełmno nad Nerem (Chelmno sur le Ner) ne doit pas être confondu avec la ville de Chełmno située 180 kilomètres plus au nord.

Le cimetière juif de Grabów
Le village de Grabów

Le motard de Chełmno

Retour sur les camps d’extermination

Le camp de Chełmno est peut être l’un des moins connus du grand public. Comme finalement peut être la plupart de ces camps, camps d’extermination, dont il ne reste rien aujourd’hui si ce n’est des sites où des monuments que l’on a érigé rappellent leur activité de mort.
Et pour cause, les camps d’extermination, qui se distinguent radicalement des camps de concentration, n’ont eu qu’une existence très éphémère dans la marche du temps et dans l’histoire de l’holocauste. Une année tout au plus. Raoul Hilberg, grand historien de l’holocauste leur avait donné un nom, les centres de mise à mort. En outre, il s’agissait de petits camps par leur superficie et leurs infrastructures. Seules de petites unités SS administraient ces camps qui pour certains étaient également gardés par des SS d’origine étrangère, essentiellement ukrainiens.
Ces sites avaient été établis dans des zones éloignées afin que leur fonctionnement reste le plus anonyme possible, dans des forêts et non loin d’axes ferroviaires.
Il y eut 4 camps d’extermination établis en Pologne occupée par les Allemands; Sobibór, Treblinka, Bełżec, Chełmno. Les 3 premiers furent établis dans cette portion de territoire annexée de la Pologne et soumise à un régime spécial par l’occupant, le Gouvernement Général. Le dernier camp fut établi dans le Reichsgau Wartheland, les territoires de Pologne occidentale qui furent annexés et soumis au pouvoir du IIIème Reich. Cet espace avait été redéfini comme une zone de repeuplement où de nombreuses familles allemandes furent envoyées afin de coloniser un espace vital de fait revendiqué par le pouvoir nazi. Nombre de polonais furent expulsés et dirigés vers les régions de l’est devenues parties intégrantes du Gouvernement Général.
Chełmno nad Nerem (Chełmno sur le Ner, du nom de la rivière qui traverse l’endroit) se trouvait alors dans cette zone de repeuplement et des familles allemandes s’installèrent dans la région et dans le village qui fut renommé Kulmhof an der Nehr.

Le village de Chełmno nad Nerem (Chelmno sur le Ner) vu depuis l'autoroute A2. Au centre, l'église où étaient enfermés les déportés dans l'attente de leur tragique destin.  Le musée se trouve sur la gauche de l'église (toit gris) dans les arbres, où se trouvait à l'origine le manoir
Le village de Chełmno nad Nerem (Chelmno sur le Ner) vu depuis l’autoroute A2. Au centre, l’église où étaient enfermés les déportés dans l’attente de leur tragique destin. Le musée se trouve à gauche de l’église (toit gris) dans les arbres, où se trouvait à l’origine le manoir (Cliquer pour agrandir) Photo www.shabbat-goy.com
Deux autres grands camps de concentration possédèrent une double activité de concentration et d’extermination; les camps de Majdanek et d’Auschwitz. Pour le second, c’est plus précisément le camp de Birkenau (aussi appelé Auschwitz II) qui prit essentiellement en charge l’extermination des populations juives, et roms.
Les camps d’extermination sont apparus dès la mise en oeuvre de l’Aktion Reinhard, dont le but était la mise à exécution à un niveau industriel de la solution finale à la question juive qui se déroula essentiellement entre le printemps 1942 et l’été 1943 avec la liquidation des ghettos d’Europe Centrale et de l’est et la déportation des juifs d’Europe de l’ouest. Cette vaste organisation à la fois politique, administrative, militaire et industrielle d’un processus d’annihilation d’un peuple reste à ce jour un événement unique dans l’histoire de l’humanité. C’est cette singularité qui tend malheureusement à se banaliser aujourd’hui, lorsque des comparaisons sont avancées entre génocides, même s’il n’existe pas d’évaluation arithmétique dans le pire que l’homme puisse être capable. C’est l’organisation même de ce processus de mort qui échappe à toute raison humaine et qui reste un marqueur dans notre histoire commune.
Dans les camps d’extermination, les déportés n’étaient pas confinés dans des baraquements en vue d’une exploitation ultérieure de la main d’oeuvre dans des ateliers et d’autres camps de travail comme c’était le cas pour les camps de concentration. Ils étaient éliminés dès leur arrivée. Cette organisation millimétrée permettait de faire disparaître un convoi de déportés en une heure en moyenne après leur arrivée au camp. Les infrastructures de ces camps furent détruites par les allemands durant l’été 1943 afin d’effacer toutes traces du forfait accompli. Il arriva même que l’on déterra les cadavres qui n’avaient pas été brûlés des fosses communes afin de broyer les ossements. A Sobibór et à Treblinka, des détenus se révoltèrent durant cette période et un certain nombre réussirent à s’échapper.
Situé à une heure de route au nord-ouest de la ville de Łódź, le camp d’extermination de Chełmno eut un fonctionnement quelque peu différent. Son activité se concentra durant 2 années distinctes, 1942 et 1944.
C’était le premier camp en Pologne où furent menés des gazages de prisonniers, avec l’aide de camions. Les opérations débutèrent fin 1941 jusqu’au printemps 1943. L’activité meurtrière reprit au printemps 1944 avec la liquidation des habitants du ghetto de Łódź, la grande ville du textile d’avant guerre où la population juive du ghetto fut longuement exploitée dans des usines et des ateliers pour le compte de l’occupant.

Et de la terre surgit un nom

Manoir de Chelmno et  grenier à céréales en arrière plan
Manoir de Chelmno et grenier à céréales en arrière plan
En 1998, une campagne de fouilles archéologiques fut entreprise autour de l’ancien manoir, dans le village de Chełmno. Du manoir, il ne reste aujourd’hui que les fondations. C’est dans ce manoir, déjà délabré au début de la guerre, qu’étaient amenés directement les déportés, ou depuis l’église où ils étaient confinés la nuit s’ils avaient été amenés le soir au village. Leur arrivée se faisait dans le calme car il leur avait été expliqué que de là, ils seraient dirigés vers l’Allemagne ou vers l’est, pour le travail. Les déportés pouvaient voir le manoir où ils allaient pénétrer, depuis l’entrée du site. Ce n’est qu’une fois dépossédés de leurs biens et déshabillés, dans les caves du manoir, qu’on les dirigeait de manière brutale vers une plateforme où ils étaient poussés dans des camions. Durant la première période de fonctionnement du camp, les déportés pouvaient conserver leurs sous-vêtements. On employa au départ des substances chimiques expédiées depuis l’Allemagne pour les asphyxier par le CO², puis on utilisa les gaz d’échappement des moteurs qui se révélèrent plus efficaces et économiques; 15 minutes étaient nécessaires pour que les gaz firent leur effet mortel. De là, les camions se dirigeaient ensuite vers la forêt voisine de Rzuchów, distante de 5 kilomètres, où il étaient enterrés dans d’immenses fosses communes. Le manoir fut rasé par les allemands à la fin de la première campagne d’extermination.
Les fondations du manoir de Chełmno
Les fondations du manoir de Chełmno (cliquer pour agrandir) Photo www.shabbat-goy.com
Cette campagne de fouille avait pour but de rechercher de nouveaux indices quant à l’histoire de ce site. Le village étant situé en hauteur, des fouilles furent entreprises sur le terrain situé légèrement en contrebas à l’arrière du manoir, vers la rivière Ner, là où les allemands jetèrent des affaires des déportés qui n’avaient aucune valeur à leurs yeux. On procéda à la manière de fouilles archéologiques sur un site historique plus ancien, par couches. De fait, on mis au jour 2 couches distinctes qui correspondaient aux deux périodes de déportation et de fonctionnement du site. On retrouva de nombreux objets dont une partie sont aujourd’hui exposés dans le musée qui se trouve sur le site, et dans l’ancien grenier à céréales mitoyen (Spichlerz) qui a été rénové ces dernières années à cet effet: des couverts, des colliers, des bracelets et des médailles sans valeur, certains portant des initiales qui témoignent aujourd’hui de l’anonymat de nombre de ces victimes, aussi des ustensiles de cuisine, des jouets pour enfants, des centaines de flacons pharmaceutiques provenant pour certains d’Allemagne, de Tchécoslovaquie, du Luxembourg. On retrouva même, parmi des flacons d’origine polonaise des aiguilles de seringue qui certainement témoignaient de la liquidation des hôpitaux du ghetto de Łódź. Egalement deux broches avec les prénoms de Bela et Irka. Une partie de ces objets avaient déjà été retrouvée lors des fouilles entreprises sur le site du manoir et des fosses communes en forêt dès le milieu des années 1980.
Le porte-cigarettes de Józef Jakubowski, retrouvé sur le site du camp de Chełmno
Le porte-cigarettes de Józef Jakubowski, retrouvé sur le site du camp de Chełmno (Cliquer pour agrandir) Source photo (à determiner)

Et en 1998, un objet singulier apparu, métallique, jauni par le temps. On le retrouva dans la couche de fouille n°2 de l’année 1944, une zone située en dehors du périmètre, au delà d’une grille, qui se trouvait côté ouest du manoir.
Il s’agissait du couvercle d’un porte-cigarettes qui, dans sa partie intérieure, comportait la gravure suivante :
p. Józefowi Jakubowskiemu
za 1 miejsce
na gymkhanie motocyklowej
na motocyklu Sokół 600
« Gordon-Bennet »
od A. R Klinger
dn. 30 VIII. 36

Mr Józef Jakubowski, pour la première place du gymkhana motocycliste sur une moto Sokół 600. « Gordon-Bennet ». De la part de Klinger, le 30 août 1936.
Des initiales, des prénoms avaient été découverts lors des fouilles entreprises en 1998 ou antérieurement (fouilles réalisées sous la direction du couple Nowak), sur certains objets, on pu aussi déchiffrer un nom sur la photo d’une tombe prise dans le cimetière juif de Częstochowa, mais c’était la première fois qu’un nom complet apparaissait, qu’un objet pouvait être identifié à une personne précise.
Józef Jakubowski sur la place Piłsudski à Varsovie en mai 1937 lors d'un raid motocycliste.
Józef Jakubowski sur la place Piłsudski à Varsovie en mai 1937 lors d’un raid motocycliste. (Cliquer pour agrandir) Photo Narodowe Archiwum cyfrowe
Józef Jakubowski était un motocycliste et sportif reconnu durant l’entre-deux guerres qui avait participé à de nombreuses compétitions. Il excellait notamment dans le gymkhana à moto, une discipline alors reconnue dans laquelle les concurrents rivalisaient avec des exercices de précision, de vitesse et d’équilibre. Kuba, le surnom par lequel on s’était habitué à l’appeler, Kuba étant le diminutif de Jakub(owiski)-Jacob; était membre du club motocycliste de Varsovie. Ce club fédérait alors 70% des motards de la capitale. Il était d’une humeur agréable, gaie et souriant et aimé de ses proches amis motocyclistes comme Józef Docha, Tadeusz Tomaszewski, Tadeusz Heryng, Konstanty Rogoziński, Witold Rychter qui formaient une équipe inséparable qui se retrouvait toujours pour assouvir leur passion.
James Gordon Bennett (1841-1918) était un magnat américain de la presse et passionné de sport qui créa au début du XXème siècle une compétition automobile puis une autre de ballons libres qui perdure jusqu’à aujourd’hui. En 1936 (également en 1934 et 1935), elle se déroula à Varsovie. C’est à l’occasion de cette compétition que fut organisé un concours motocycliste qui se tint les 29 et 30 août.
Moto Sokoł 600 modèle 1936
Moto Sokoł 600 modèle 1936 (Cliquer pour agrandir) Photo zabytkowemotocykleirowery.pl
Le premier jour, la compétition fut remportée par Docha, Jakubowski terminant second et le lendemain, l’ordre fut inversé et Jakubowski remporta le concours. Parallèlement aux épreuves de gymkhana se déroulaient d’autres exercices de maîtrise d’obstacles et de sauts au tremplin, spécialité où excellait Kuba. Il participa alors aux compétitions au guidon d’une moto de fabrication polonaise, le modèle Sokoł 600 fabriqué par la société PZInż.
On notera la faute d’orthographe sur le porte-cigarettes dont le nom Bennett ne comporte qu’un seul t.
On ignore aujourd’hui où et quand est né Józef Jakubowski. D’après certains recoupements, on pense qu’il est né vers 1902. Zdzisław Lorek, qui avait participé à une campagne de fouille et qui aujourd’hui travaille au musée de Chełmno, contacta après la découverte, Tomasz Szczerbicki, un spécialiste du monde automobile et motocycliste qui effectua des recherches. On apprit que Kuba était un grand motocycliste qui avait également eut un épisode sportif dans le monde automobile puisqu’il participa au rallye automobile de Monte Carlo en 1937 avec Tadeusz Marek et en 1938 avec Lucjan Borowik. Il participait jusqu’à 30/40 compétitions par an. La moto était sa passion et il adapta au mieux sa vie pour l’assouvir. A la fin des années 1920, avec son ami Konstanty Rogoziński, il devint représentant de la marque anglaise de motos Excelsior. Dès 1935, avec le développement des motos polonaises et de la série Sokoł, il roula principalement avec ce modèle.
Józef Jakubowski au centre sur une moto Excelsior et Tadeusz Tomaszewski à droite, lors d'une course de rue organisée à Tarnów en 1933
Józef Jakubowski au centre sur une moto Excelsior et Tadeusz Tomaszewski à droite, lors d’une course de rue organisée à Tarnów en 1933 (Cliquer pour agrandir) Photo Archives Tomasz Szczerbicki

Certaines informations sur la vie de Józef Jakubowski dans les années 1920 ont pu être extraites d’après l’autobiographie publiée en 1985 par son ami Witold Rychter après la guerre. Autrement ce sont essentiellement des classements sportifs que l’on retrouve à son sujet dans la presse spécialisée. Sur une photo, il apparaît avec le titre inż. (ingénieur), mais on n’est pas certain qu’il était effectivement diplômé, car à l’époque, une personne spécialiste en motorisation pouvait être également appelée par ce titre. Si tel était le cas, il pouvait alors être officier de réserve et militaire au début de la guerre, car un autre recoupement fut envisagé lorsqu’on appris que des habitants de Chełmno avaient vu un jour les allemands amener sur le site 5 militaires et 12 officiers polonais, provenant certainement d’un camp de prisonniers, pour être exécuté.
Club motocycliste polonais dans les années 1930 lors des tests du modèle militaire CWS M55
Club motocycliste polonais dans les années 1930 lors des tests du modèle militaire CWS M55 (Cliquer pour agrandir) Photo Archives Tomasz Szczerbicki
Avec la renaissance de la Pologne durant l’entre-deux guerres, on réorganisa l’armée et on l’équipa de nouveaux matériels, notamment des motos de fabrication polonaise afin de conserver une indépendance matérielle. Un modèle spécifique fut étudié pour le compte des militaires, le modèle CWS M55 (side-car), mis au point en 1929 par la firme PZInż. de Varsovie, et durant une saison, des motos de type side-car furent remises aux meilleurs motards du pays dont Jakubowski et ses amis, afin de la tester sur le terrain et lors d’événements sportifs et de remonter les problèmes et améliorations à apporter. Les motards participèrent à cette campagne en remettant au constructeur et militaires des rapports de tests. Kuba effectua des tests notamment avec l’ingénieur concepteur Rudawski.
Józef Jakubowski  (29) le 2 août 1939
Józef Jakubowski (29) le 2 août 1939 (Cliquer pour agrandir) Photo Narodowe Archiwum Cyfrowe

Dans la fougue de leur jeunesse, Jakubowski et 4 de ses camarades participèrent avec des motos Sokoł 200 et 600 au raid des Tatras (Rajd Tatrzanski), organisé en août 1939 dans le sud du pays, dans les montagnes du même nom, où ils entamèrent l’ascension du mont Kasprowy Wierch, le plus haut sommet (1987 m).
C’est la dernière information dont on dispose sur Kuba. Plus tard après la guerre, des photos ont été retrouvées dans un album qui appartenait à l’un de ses amis, Tadeusz Tomaszewski. Il n’était pas très grand, un peu corpulent, avec une allure jeune même à l’âge de 35 ans, et toujours souriant.
De ce simple morceau de porte-cigarettes, un nom et des bribes d’histoire d’une vie ont resurgit. Finalement, on ignore si Józef Jakubowski était juif. Probablement, mais comment expliquer sa présence à Chełmno alors qu’il était d’après son parcours un sportif de Varsovie. Peut être était-il militaire au début du conflit, prisonnier de guerre envoyé ici avec d’autres comme des témoins l’avaient signalé, On ne le saura probablement jamais.
Józef Jakubowski (à gauche) et Michał Nahorski qui participa également au raid es Tatras de 1939
Józef Jakubowski (à gauche) et Michał Nahorski qui participa également au raid es Tatras de 1939 (Cliquer pour agrandir) Photo Archiwum Narodowe Cyfrowe
Kuba restera une personne au visage souriant et dont la silhouette s’est évanouie dans les fosses de la forêt de Rzuchów parmi des dizaines de milliers d’autres, et dont le porte-cigarettes jeté parmi des broches, des flacons, des peignes et quelques jouets reste une trace de ces vies perdues.