Shérif, fais-moi peur !

De la mémoire à la banalisation ou le parcours du combattant

Qui n’a pas gardé un souvenir ému de John Wayne (Zara) et de sa célèbre marinière à l’étoile de Shérif dans ses majestueuses apparitions dans Rio Bravo ou dans la Chevauchée fantastique ?
Hein ?!

Aujourd’hui, c’est un groupe de k-pop (kézako* ?) de donzelles sud-coréennes appelé Pritz qui se sont inspirées de la signalisation routière.
En effet, d’après un article de presse (voir plus bas), afin de promouvoir les bons comportements au volant, enfin je présume, elles se sont affublées d’un costume qui nous fait effectivement penser à un agent de la circulation routière, ou peut être à un Shérif américain avec un écusson qui nous rappelle un panneau de signalisation.
Un panneau. Oui. Mais lequel au fait ?
Voir un article sur le costume k-pop de signalisation routière

(* Kézako : de l’occitan « Qu’es aquò ? », qu’est-ce que c’est ?)

John Wayne Zara
John Wayne Zara (Cliquer pour agrandir)

B comme business et banalisation
B comme business et banalisation – Le groupe de k-pop Pritz
Les années aidant, on aurait pu penser qu’à force d’éducation et de communication les choses iraient en s’améliorant, mais force est de constater que c’est plutôt le contraire qui est en train de se produire. Certes il ne faut pas généraliser et vous me rétorquerez que Séoul est à 13 heures d’avion d’Auschwitz et qu’en 1942 les coréens se débattaient avec les japonais, mais quel habitant d’une grande métropole n’a pas vu un jour, dans un film, un documentaire, ne serait-ce qu’une image de membres et de grands rassemblements nazis d’avant guerre au point de ne pas faire ce genre de lien ?

Ce nouvel article qui s’ajoute désormais à bien d’autres me fait penser au thème du documentaire présenté lors du dernier festival du film juif de Varsovie, dans lequel deux jeunes filles russes qui participaient à un jeu télévisé et à qui on demandait ce que signifiait le mot holocauste répondaient par cette question : « L’holocauste !? Est-ce que c’est de la colle pour papiers peints !? »
Holocaust – is that wallpaper paste? : extrait vidéo

Le thème de l’holocauste que, pour ma part, je considère comme un événement unique dans l’histoire des hommes, de par sa construction, son organisation et son exécution, tend à devenir un événement parmi d’autres quand il n’est pas sous-estimé, voire réduit à un simple détail. Et avec la disparition des derniers survivants et témoins, nous entrerons dans l’ère du romanesque avec tout ce que cela comportera.

Shabbat Goy restera une petite goutte d’eau dans ce déluge de n’importe quoi.
A ma minuscule mesure j’essaie d’inverser la tendance, mais bon… Comme il m’arrive de dire, je ne sais pas où on va, mais on y va.

Auschwitz, l’équation aux milliers d’inconnues et disparus

Des chiffres, mais plus que ça

Deux années en arrière environ, j’ai acheté un livre d’occasion intitulé KL Auschwitz et qui avait été édité par l’Agence Nationale de l’Edition (Krajowa Agencja Wydawnicza) pour le compte du Musée d’Etat d’Auschwitz. Ce livre avait été édité en 1980 en 5 langues, en polonais, en anglais, en français, en allemand et en russe.
Il présente sur plus de 230 pages une abondante collection photographique des camps d’Auschwitz, mais également quelques photographies de sous camps comme ceux de Trzebinia, Świętochłowice et Blechhammer.

Les quarante premières pages sont consacrées à une présentation dans chaque langue, scindée en deux parties, la première sur l’origine de la base photographique et la seconde sur les camps eux-mêmes. Voici le premier paragraphe de l’introduction :
« Le camp d’extermination de Auschwitz-Birkenau, ledit Konzentrationslager Auschwitz-Birkenau où périrent environ 4 millions d’êtres humains amenés de toute l’Europe fut le plus grand centre de génocide nazi. A Auschwitz-Birkenau périrent des hommes de diverses convictions politiques et religieuses, des membres de la résistance, des personnes déportées de leurs villes et de leurs villages, des prisonniers de guerre soviétique et des civils, des Juifs, des Tziganes, des hommes, des femmes, des enfants, des citoyens de 24 pays. »
Il est précisé ensuite que « les premiers détenus polonais furent amenés le 14 juin 1940, venant de la prison de Tarnów » et plus loin que « …le camp de concentration d’Auschwitz, devint, à partir de 1942, l’un des plus grands centres d’extermination de la population juive » mais aucun chiffre du détail des victimes par nationalité, ethnie, confession n’est alors avancé dans l’ouvrage. Les premiers prisonniers politiques ont effectivement été déportés en juin 1940, ils étaient 728 polonais dont un petit groupe de juifs.

Auschwitz I (Cliquer pour agrandir)  ©  www.shabbat-goy.com
Auschwitz I (Cliquer pour agrandir) © www.shabbat-goy.com

Concernant le chiffre de 4 millions de victimes présenté dans l’ouvrage, il fut avancé par la « Commission extraordinaire d’enquête soviétique » qui enquêta sur les très nombreux sites de camps en Pologne puis il fut confirmé par « les calculs estimatifs du Tribunal de Nuremberg et le tribunal national suprême en Pologne« .
Ce chiffre avait été établi dès la fin de la guerre et fut effectivement mis en évidence à Auschwitz jusqu’au début des années 1990. Le film « Nuit et Brouillard » de Alain Resnais, que j’avais visionné la première fois au milieu des années 1970 dans le cadre scolaire, reprenait une estimation de 9 millions de victimes où dans le commentaire Auschwitz était présenté comme symbole à travers cette évaluation totale de victimes dans les camps durant la guerre.

Depuis, ce chiffre a été revu à la baisse et aujourd’hui les données avancées par le Musée Auschwitz-Birkenau et par la très grande majorité des historiens au vu des données aujourd’hui disponibles recense environ 1 100 000 victimes dont 1 million de juifs avec 438 000 juifs hongrois, 300 000 juifs polonais et 69 000 juifs français; entre 70 000 et 75 000 polonais, 21 000 tziganes, 14 000 prisonniers de guerre soviétiques et entre 10 et 15 000 victimes d’autres nationalités.
Si nombre d’historiens depuis longtemps s’accordaient à re-évaluer ce premier chiffre de 4 millions de victimes à Auschwitz, cette estimation fut utilisée pendant des décennies par les régimes communistes soviétiques et dans les pays satellites de l’URSS et notamment en Pologne pour re-écrire le récit historique national en minimisant l’extermination juive au profit des victimes polonaises et russes. Mais ce chiffre fut également repris dans le monde occidental, des décennies durant.
De fait, chez nombre de polonais de cette génération ayant connu la guerre, beaucoup pensent que Auschwitz est un lieu de martyr essentiellement polonais. Cette perception ayant été inculquée par des ré-évaluations historiques au cours des années communistes non seulement auprès de cette catégorie de population mais également auprès de la première génération née après la guerre, les quinquas d’aujourd’hui. Avec l’avènement de la démocratie, l’historiographie polonaise sur le thème de cette période a considérablement évolué et l’éducation a permis d’aborder les réalités historiques sous un autre angle. Cependant, depuis quelques années, il semblerait qu’une petite partie de la nouvelle génération porte un regard plus national et replié sur cette période de l’histoire pour plusieurs raisons, en réaction face à une perception intrusive de l’UE dans la vie politique, sociale, un repli nationaliste pour certains, l’accès instantané au discours révisionniste sur Internet, une perception de saturation de l’histoire de la Shoah au détriment d’autres conflits et génocides et la pollution du message sur fond de conflit israélo-palestinien certes à un moindre niveau qu’en France, un problème éducatif. Au final des éléments d’appréciation et d’évaluation que l’on retrouve aujourd’hui dans beaucoup de pays de l’UE. Ajouté à cette condamnation quasi génétique d’antisémitisme faite aux polonais dans leur ensemble et à cette nouvelle génération de jeunes polonais dont la réaction pour certains est le repli ou la radicalisation alors que d’autres s’investissent en profondeur comme nulle part ailleurs en Europe dans la découverte de l’histoire et du passé juif.

Cette évaluation initiale de 4 millions déjà remise en cause alimentait et continue d’alimenter parallèlement le discours négationniste. La réévaluation désormais officielle de 1,1 million de victimes est utilisée plus que jamais pour minimiser au mieux l’importance actuelle de ce chiffre en pointant les 3 millions de victimes « volatilisées » et donc forcément à déduire du nombre total de juifs disparus durant la Shoah. Et partant de là, avancer des chiffres qui minorent complètement la réalité du génocide si on s’appuie sur le recensement des communautés et populations juives d’avant guerre en Europe centrale, en Europe de l’est et du sud.

La liste ci-dessous présente la population juive dans la plupart des pays d’Europe centrale, de l’est et du sud en 1933 et en 1950
Pologne : 3 000 000 / 45 000
Tchécoslovaquie : 357 000 / 17 000
Allemagne : 565 000 / 37 000
Autriche : 250 000 / 18 000
Hongrie : 445 000 / 155 000
Roumanie : 980 000 / 280 000
Yougoslavie : 70 000 / 3 500
Bulgarie : 50 000 / 6 500
Grèce : 100 000 / 7 000
URSS : 2 525 000 / 2 000 000
Source : United States Holocaust Memorial Museum

74 années après la fin de la guerre, dans une Europe où l’antisémitisme resurgit et s’exhibe sous d’autres formes, le rappel de l’histoire et de la mémoire reste un travail quotidien. Curieusement, dans cette large Europe, la Pologne se singularise aujourd’hui avec sa quarantaine de festivals et manifestations sur le thème de la culture juive qui ont rythmé l’année 2014, l’ouverture de son grand Musée juif et la revitalisation de ses quelques communautés juives. Qui pourrait aujourd’hui imaginer un festival de la culture juive place de la République à Paris sans manifestations d’hostilité, voire émeutes ? Cependant, ces espaces de vie juive disséminés à l’est ne remplaceront jamais ces milliers de shtetl et communautés qui faisaient vibrer le yiddishland d’antan.
L’avenir ne peut pas s’envisager avec la relativisation, la banalisation, la minoration ou l’occultation du passé.

Le site du Musée Auschwitz-Birkenau et sa brochure de présentation en français.

Marre qu’on parle de la Shoah ? Moi non !

Yiddishland, kézako ?

A l’occasion de la commémoration de la Shoah en Israël et de la décision des autorités de ce pays d’aborder le thème de la Shoah dès la maternelle et la lecture de quelques autres articles de ces derniers jours autour de ce sujet, je jette un œil sur les commentaires de certains articles dans la presse française et je lis les sempiternelles rengaines sur l’arithmétique entre les génocides, les palestiniens et les bourreaux israéliens, le business autour de la Shoah…

Je voudrai simplement rappeler une chose ici.
Même si de terribles génocides sont malheureusement intervenus depuis la seconde guerre mondiale; les rwandais, ils sont toujours au Rwanda, les arméniens, ils sont toujours en Arménie, les cambodgiens, ils sont toujours au Cambodge…
Par contre, les juifs d’Europe centrale, hormis quelques rares communautés, c’est fini, c’est terminé !
Ils ont définitivement disparus !
Le Yiddishland n’est plus qu’une ombre, le peuple n’existe plus, la culture n’existe plus, le yiddish, leur langue a disparu du paysage.

J’aimerai sincèrement que beaucoup comprennent et assimilent cette petite différence fondamentale. Cette singularité de l’histoire qui fait que, grâce ou plutôt à cause d’une organisation politique, militaire, administrative et industrielle, organisations mûrement mises en place et exécutées, le génocide des juifs d’Europe centrale se singularise de tous les autres car tout un peuple a définitivement disparu au cours du XXème siècle.
Depuis bientôt 40 ans que l’on enseigne la Shoah dans les écoles françaises, je me demande où on va…

Nota: Pour ce qui concerne l’enseignement de la Shoah dans les écoles maternelles israéliennes, disons plutôt une approche du sujet d’après ce que j’ai compris, je présume que la chose a été mûrement pensée et réfléchie et je m’estime mal placé pour exprimer une quelconque opinion sur ce sujet éducatif précis que j’ignore. Disons que je fais confiance au peuple juif dans l’éducation de ses enfants comme il savait du reste déjà le faire dans les shtetl du Yiddishland pour ses jeunes enfants.

Nota 2: pour ceux qui ne comprennent pas le mot yiddishland, Wiki est ton ami !

Enfants juifs dans un heder - Pologne
Enfants juifs dans un heder (école élémentaire traditionnelle) en Pologne avant la guerre – Photo © Yad Vashem