Krochmalna, le commerce des souvenirs

Les ultimes témoignages du ghetto

En vente sur e-bay Allemagne, ces derniers jours, une photo rare de la rue Krochmalna, à Varsovie.
Depuis plusieurs années, on assiste à la mise en vente de nombreuses photographies qui ont été prises par des soldats allemands en Pologne et à Varsovie. Ces photos réapparaissent au gré des décès de leurs auteurs et de la mise sur le marché de ces témoignages de vies passées durant la dernière guerre. Certains vendeurs, qui découvrent ces clichés dans un grenier ou dans un vieil album photos ont bien compris l'intérêt qu'il pouvait y avoir à commercer ces clichés, sans pour autant en connaitre la véritable valeur historique.
La rue Krochmalna et les gens du ghetto, en 1942
La rue Krochmalna et les gens du ghetto, en 1942 (Cliquer pour agrandir) - Source ebay.de

Pour ceux qui comme moi, sans être spécialiste, peuvent localiser instantanément certains lieux, ces images peuvent prendre une importance tout à fait particulière.
La photo présentée ici nous montre une vue de la rue Krochmalna prise, durant la période du petit ghetto, depuis le croisement de la rue Żelazna. On distingue une population juive qui se déplace, une femme transportant un sac en direction du grand ghetto, une femme avec son enfant, des rickshaws (véhicule tricycle) qui permettaient de transporter des personnes d'un coin à l'autre du ghetto, et qui étaient nombreux durant cette époque.
Perspective de la rue Krochmalna en 1936 et localisation des immeubles de la photo
Perspective de la rue Krochmalna en 1936 et localisation des immeubles de la photo (Cliquer pour agrandir)

La rue Krochmalna s'élançait depuis la magnifique halle Gościnny Dwór située à proximité du jardin de Saxe , à l'est (que je présenterai prochainement), jusque vers l'ouest, sur une longueur d'un kilomètre et demi environ. C'était une rue juive typiquement populaire et dont on peut imaginer la réalité à travers le roman du prix Nobel de littérature Isaac B. Singer dans son livre Le petit monde de la rue Krochmalna.
En 1938-1939 on recensait 2 abonnés du téléphone dans l'immeuble 46, Łosicki F. et Sokól Hersz.
La photo a été prise après décembre 1941, période durant laquelle la zone ouest du petit ghetto fut exclue de la zone de confinement. Une portion de la rue Żelazna fut donc séparée en deux par une clôture barbelée que l'on aperçoit ici. D'après la tenue vestimentaire des gens du ghetto, le cliché a du être réalisé durant le printemps 1942, soit quelques mois avant les grandes déportations de l'été et la liquidation du petit ghetto.
Aujourd'hui, environ 5 immeubles de cette époque ont survécus. Notamment les 2 premiers visibles sur la photos, le numéro 46 (immeuble aux balcons) et le numéro 66 de la rue Żelazna (ici à gauche) dont une élévation courrait rue Krochmalna.
Vue actuelle de la rue Krochmalna depuis la rue Żelazna
Vue actuelle de la rue Krochmalna depuis la rue Żelazna (Cliquer pour agrandir) - Photo www.shabbat-goy.com

Krochmal signifie amidon. Autrefois, plusieurs fabriques d'amidon étaient localisées dans cette rue.

Un petit monde, à Varsovie

Avec des si...

Par moments, je me surprends à essayer d'imaginer ce que serait Varsovie aujourd'hui si elle n'avait pas ou peu été détruite durant la guerre, ou si le temps s'était comme suspendu. Notamment la Varsovie populaire, grouillante et foisonnante de vie, celle où se côtoyaient juifs et polonais, du côté des halles Mirowski. Ce serait alors un immense dédale de rues, de cours et de recoins, d'arrière-cours, un paradis pour les peintres et les photographes. A côté des majestueuses halles Mirowski (en vert sur la photo), nous pourrions encore flâner dans cette magnifique halle Gościnny Dwór (en marron sur la photo) avec sa fine architecture métallique unique et qui abritait 168 boutiques dont de très nombreuses tenues par des juifs, et ce bazar Janasza (en bleu sur la photo), initialement dédié à la vente du poisson et où on vendait et s'échangeait un peu de tout. On pourrait remonter la rue Krochmalna si chère à Isaac Bashevis Singer qui logeait avec sa famille au numéro 10 puis 12 (en jaune sur la photo) et croiser son petit monde fait de boutiques et d'ateliers, d'immeubles décrépis et fatigués, d'hôtels et d'auberges surchauffées, de petites yeshivas animées et des tripots enfumés, où se croiseraient pêle mêle une foule de petites gens, juifs orthodoxes en caftans élimés, ouvriers courbés et pressés, boutiquiers aux aguets, voleurs aux aguets, artisans pliés sur leur ouvrage, rombières gouailleuses et beaux parleurs parfumés, gamins nu-pieds, jeunettes effarouchées, prostituées usées et bigotes égarées... Mais voilà, le petit monde est parti, les rues se sont évanouies, les immeubles engloutis...
Warsaw - Vanished world
Un petit monde, à Varsovie (Cliquer pour agrandir)
De la photo ci-dessus, il ne reste pratiquement rien si ce ne sont les halles Mirowski, la caserne des pompiers (en rouge foncé sur la photo) et cette maison en vert à droite qui abritait une ancienne fabrique d'accessoires et plateaux en argent. Cette zone hormis les halles était insérée dans le ghetto. Tout s'est volatilisé, fracassé, éteint. Varsovie serait aujourd'hui une autre ville, avec une autre atmosphère, d'autres couleurs et d'autres saveurs, un autre monde. Avec des si, on pourrait en refaire des petits mondes... Découvrir la très belle biographie de Isaac Bashevis Singer par Agata Tuszyńska, Singer, paysages de la mémoire.