Nalewki 24 à Varsovie

Un noyau unique de vie juive en Pologne

Situé au coeur du quartier juif de Muranów, l’immeuble numéro 24 de la rue Nalewki se trouvait au croisement avec la rue Franciszkańska (39). A cet endroit régnait la plus dense présence juive de la capitale et l’activité commerciale qui animait le carrefour pouvait être comparée à celle située au croisement des grandes avenues Marszałkowska et Jerozolimskie.

L'immeuble 24 de la rue Nalewki et la rue Franciszkańska sur la gauche, dans les années 1930. Un policier règle la circulation
L’immeuble 24 de la rue Nalewki et la rue Franciszkańska sur la gauche, dans les années 1930. Un policier règle la circulation. Photo Willem van de Poll (Cliquer pour agrandir)

Topologie du croisement des rues Nalewki, Franciszkańska et Gęsia dans le quartier juif de Muranów
Topologie du croisement des rues Nalewki, Franciszkańska et Gęsia dans le quartier juif de Muranów (Cliquer pour agrandir)
Les tramways qui arrivaient depuis les environs du parc Krasiński entre les numéros 2 et 10 au sud (voir carte au bas de l’article) continuaient leur chemin le long de la rue Nalewki pour se rendre au quartier voisin de Żoliborz (Joli bord [de la Vistule]) au nord ou alors bifurquaient sur la droite dans la rue Franciszkańska pour se diriger vers la vieille ville à l’est ou emprunter à gauche, vers l’ouest, la rue Gęsia qui se terminait du côté du cimetière juif de la rue Okopowa.
Un policier réglait la circulation (photo du haut) tant bien que mal les jours de forte affluence, c’est à dire presque toute la semaine, entre les piétons, les tramways, les charrettes à bras lourdement chargées et souvent tirées par des juifs munis de harnais, des porteurs et autres voitures à cheval. L’endroit restait fortement animé jusqu’au shabbat qui voyait alors les rues du quartier étrangement désertées hormis les juifs religieux se rendant à la synagogue ou dans les maisons de prières du voisinage.
La population, essentiellement juive, qui s’était fortement développée durant la seconde moitié du XIXème siècle, était très mélangée entre les artisans, les commerçants, les religieux, les juifs venus d’autres quartiers, de toutes origines sociales, pour acheter des articles et marchandises principalement tournées vers les domaines du textile, du cuir, de l’habillement et de la confection.
L'immeuble 24 de la rue Nalewki sur la droite, dans les années 1930. Photo Willem van de Poll
L’immeuble 24 de la rue Nalewki sur la droite, dans les années 1930 (orientation sud-nord). Photo Willem van de Poll (Cliquer pour agrandir)

L’immeuble Nalewki 24 possédait un seul étage où se trouvaient de nombreuses boutiques et ateliers et un second niveau d’habitations situé sous les toits dans sa partie sud. Il possédait une cour intérieure qui ouvrait sur deux dépendances. Dans la seconde moitié du XVIIIème siècle, la rivière Bełcząca s’écoulait encore à cet endroit, et un premier bâtiment fut édifié probablement vers la fin du XVIIIème siècle sur ce long chemin de terre bordé de jardins et de quelques autres maisons et qui allait devenir le siècle suivant la rue Nalewki avec l’installation des juifs dès 1824 suite à un décret d’installation émis par l’empereur Alexandre 1er, qui fut roi de Pologne dès 1815; Varsovie étant alors sous domination russe .
Dans la première moitié du XIXème siècle, le bâtiment visible sur les photos fut édifié, dans un style classique mais plutôt modeste. Dès le milieu du XIXème siècle, l’immeuble appartint à Abram Goldman, puis à ses héritiers jusqu’à l’entre-deux guerres.
(*) Dans la seconde moitié du XIXème siècle se trouvaient déjà de nombreuses boutiques dans l’immeuble dont la librairie hébraïque de Szaj Mąk, la pharmacie de Ludwik Gronau, l’entrepôt de marchandises de maroquinerie de Izrael Tom, la papeterie de Zelman Zilber, la boucherie de Judel Mielczyk, l’horloger Hersz Bachner, la boutique de laitage de Moszek Glejchmann et la bijouterie de Abram Juwiler. Durant l’entre-deux guerres, le gardien du bâtiment était Julian Prorok. Ce dernier fut accusé par Abram Elster de la société W. Kwas, de détourner des colis de cosmétiques.
(* source Jerzy S. Majewski).
Immeuble 24 de la rue Nalewki après les bombardements allemands de 1939
Immeuble 24 de la rue Nalewki après les bombardements allemands de 1939 (Cliquer pour agrandir)
L’immeuble fut entièrement détruit lors des bombardements allemands durant le siège de Varsovie le 16 ou le 17 septembre 1939 et on retrouva de nombreux cadavres dans la cour. Enserrée dans le grand ghetto dès novembre 1940, la rue, comme le quartier, fut entièrement détruite lors de l’insurrection du ghetto de 1943.

Seulement imaginer l’absence

Difficile d’imaginer aujourd’hui ce que fut le cœur du quartier juif de Varsovie quand on déambule le long de l’avenue du général Anders qui a été bâtie après guerre, sur les ruines du ghetto, sans forcément suivre le tracé initial de la rue Nalewki. La connaissance de l’histoire et de la topologie du quartier permet, à travers la vision des immeubles d’après guerre qui illustre le réalisme socialiste alors en vigueur, et surtout, beaucoup d’imagination, de percevoir des bribes de vie passée où se mêlaient les pas des habitants du quartier, les crissements des charrettes et les roues stridentes des tramways sur les rails, les odeurs de cuir qui s’exhalaient des ateliers et des boutiques, les voix, les cris et les exclamations yiddish de ce peuple juif, représentation unique en Pologne et en Europe Centrale d’un monde disparu.
Seules 4 années de présence allemande auront suffit pour effacer plus de 2 siècles d’intense vie juive dans ce quartier de Varsovie.
Si le Musée de l’Histoire des Juifs Polonais se trouve à seulement 200 mètres d’où se situait l’immeuble Nalewki 24 et son fameux carrefour, autrefois toujours animé, essayer de s’imprégner d’un environnement, d’une atmosphère unique est illusoire pour les visiteurs d’un jour, mais aussi pour l’inconditionnel de la Varsovie d’avant-guerre que je suis devenu. C’est un sentiment de tristesse, d’amertume, et parfois de colère qui s’empare du visiteur, mais c’est surtout une impression de vide et d’absence qui fige le regard lorsqu’il scrute le néant qu’offre aujourd’hui Varsovie quand on s’élance sur les traces d’autrefois.
Alors, l’esprit se transporte vers une autre époque et se remémore des photos anciennes, ces témoignages d’antan, d’une autre ville, d’une autre vie, d’autres gens.
La photo ci-dessous présente une vue de certaines boutiques de l’immeuble Nalewki 24. On y distingue la boutique de maroquinerie et de bas de Hanina Esterowicz à gauche, puis la boutique de S. Szuldiner qui vend du fil, de la laine et du coton. Peut être est-ce lui qui discute à gauche, sur le pas de porte. Ensuite une enseigne de Nusyn Kohn pour sa boutique de maroquinerie et de boutons, juste en dessous un panneau pour un cordonnier dont on ne distingue pas le nom, puis l’enseigne de N. B. Sznur qui fabrique des cravates; dessous un petit panneau pour la boutique de Finkielsztejn qui est située au premier étage et qui propose des bas, des chaussettes, des gants. Puis à droite, en haut, un autre panneau de D. Finkielsztejn, le cordonnier du 27 et dessous une réclame pour l’atelier de Judel Pieprzyk qui fabrique des porte-documents et des cartables d’écoliers.

Vue de boutiques de l'immeuble Nalewki 24 durant l'entre-deux guerres
Vue de boutiques de l’immeuble Nalewki 24 durant l’entre-deux guerres (Cliquer pour agrandir)

Durant l’entre-deux guerres se trouvaient de très nombreuses boutiques et fabriques de sous-vêtements (bielizna) et de maroquinerie (galanteria) dans la rue Nalewki, également au 24 de la rue. Dans l’immeuble on trouvait également un marchand de fruits (owocarnia), une parfumerie, quelques boutiques de vêtements, d’objets en métal, une fabrique de chapeaux et de fourrures, un pharmacien.
Ci-après, la liste des abonnés du téléphone pour la période 1938-1939 de l’immeuble Nalewki 24 :
Alfus Jada, sprzed. galant. i guzik
Altman Jakub Szulim, prac. bielizny
« Bramur », wyr. stalowe, Brachweld D. i Muranower W.
« Bresco », Strumpfman B-cia, fabr. bielizny
Brodt Szymon Chaim, prac. haftów
Bursztyn M., hurt. perfum.
Elenberg Salomon, skl. galant.
Esterowicz Hanina, m.
Feinmesser J., sprzed. tow. galant.
Frydman Jankiel, owocarnia
Hepner Symcha, sprz. ubior. męsk.
Kiselstein F., sprzed. korali, biżuteri i galant.
Klein M., skł. podszewek i watol.
Kohn Nusyn, sprzed. guzik. i galant
Kronenberg M., skl. ozdób. wojsk.
Lachman Dawid, przedst. f. Fabr. wyr. Met. « I. Fogelnest »
Lachman L., sprz. wyr. stal.
Polus I., sprz. pończoch, wyr. trykot. i wytw. krawat
Rozen B-cia M. i I., fabr. kapel. i wyr. futrzanych
Silbergeld M. i S-ka
Szuldiner S., skł. przędzy, wełny, bawełny i nici
Światło Abram, wyr. skórz.-galant.
Wajnberg Icek, sprz. guzików
Welt J. i Zylber S., apteka
La plupart des personnes listées ici ont du disparaître durant la période du ghetto ou celle des déportations vers le camp d’extermination de Treblinka.


> Découvrir l’histoire de la rue Nalewki.

Nalewki ou les fantômes du passé

Un lieu, une histoire

Anciennement rue Nalewki aujourd’hui avenue du Général Anders.

Nalewki, the jewish district
Nalewki, the jewish district – Le quartier juif (Cliquer pour agrandir) © www.shabbat-goy.com

Environ 108 années séparent la topologie des rues présentées sur ces deux photographies.
Sur celle en noir et blanc, le cœur du quartier juif avec la rue Nalewki (orientation sud/nord et la place Muranowski au fond) au niveau du croisement avec les rues Gęsia (sur la gauche) et Franciszkańska (sur la droite).
Aujourd’hui la rue Nalewki n’existe plus et l’avenue Anders qui l’a remplacé lors de la reconstruction du quartier Muranów a pivoté d’une quinzaine de degrés vers l’est.
La rue Nalewki, endommagée durant les bombardements du début de la guerre en 1939, fut intégrée dans le grand ghetto avec tout le quartier de Muranów qui fut entièrement détruit lors de l’insurrection du ghetto de 1943 à tel point qu’on ne trouvait plus le moindre pan de mur encore debout sur les 150 hectares réduits à néant.

La rue Nalewki et ses environs en 1939, 1945 et aujourd’hui

Présentation de l’histoire de la rue Nalewki.

Photos rares de Nalewki en 1934

Le quartier juif sous l’objectif de Willem van de Poll

C’est en 1934 que le photo reporter hollandais Willem van de Poll (1895-1970) voyagea en Pologne pour le compte d’une agence de presse et saisit sur les plaques de verres 9 x 12 cm de son appareil Contessa-Nettel des scènes de vie à Varsovie, à Łowicz et à Vilnius.

Croisement des rues Nalewki et Franciszkańska en 1934  © Willem van de Poll (Cliquer pour agrandir)
Croisement des rues Nalewki et Franciszkańska en 1934 © Willem van de Poll (Cliquer pour agrandir)

La Maison des rencontres avec l’Histoire de la rue Karowa à Varsovie (Dom Spotkań z Historią) présente une exposition du grand photographe néerlandais du 24 janvier 2014 au 06 avril 2014.

150 magnifiques clichés sont exposés et qui retracent ses déplacements et rencontres notamment avec des grands personnages de la vie publique polonaise, des photos prises dans les rues de Vilnius, à la frontière polono-soviétique, à Varsovie au grand théâtre, à travers les rues…

Plusieurs photographies saisies en plein quartier juif vers le croisement des rues Nalewki, Franciszkańska et Gęsia présentent des vues rares de la vie juive d’avant guerre.
Le diaporama ci-dessous présente ces photographies signées Willem van de Poll

Willem van de Poll - Autoportrait
Willem van de Poll – Autoportrait

A Nalewki, les canards sont toujours là…

L’ombre de la rue juive plane toujours

Nalewki, c’était là où battait le cœur de la vie juive, une rue à part dont la pulsation résonnait dans toute la capitale.
Nalewki comme on appelait alors tout cet endroit, c’était le quartier juif de Muranów, ou le quartier nord comme on disait aussi. La rue Nalewki n’existe plus, elle a été broyée par la déferlante noire et vert de gris.

La rue Nalewki - Nalewki street
Axe de l’ancienne rue Nalewki, à Varsovie, un matin d’hiver – © www.shabbat-goy.com

Nalewki, c’était une belle rue, avec de beaux immeubles, de belles façades, de belles devantures, et, à chaque porte cochère, une arrière-cour qui communiquait avec d’autres arrière-cours, un labyrinthe d’arrière-cours où grouillait une vie intense et d’où s’élevait une langue porteuse de vie et de lendemains, le yiddish.
A Nalewki se concentraient plus de 700 commerces, boutiques et ateliers, c’est à dire encore plus que sur la majestueuse avenue Marszałkowska, ces superbes Champs-Elysées de Varsovie, eux aussi broyés dans la tourmente.
Le quartier a été reconstruit après la guerre et la rue Nalewki s’est évanouie pour laisser place aujourd’hui à la grande avenue du Général Anders qui ne suit pas tout à fait le tracé d’antan.

Ce samedi matin, aux abords du parc Krasiński, à proximité de l’ancien emplacement où s’élevait l’une des nombreuses portes du ghetto, des canards se réchauffent au soleil.
Peut-être qu’avant la guerre, certainement même, d’autres palmipèdes se réchauffaient ainsi par une matinée d’hiver en regardant passer des charrettes débordant de marchandises, des dames emmitouflées dans de longs manteaux et fichus et des gamins qui courraient en criant.
Mais autrefois, le samedi, dans la rue Nalewki, c’était le calme qui régnait.
Seuls des tramways brinquebalants et des silhouettes noires en caftan traversaient la rue, car autrefois dans la rue Nalewki, le samedi, c’était Shabbat…

© www.shabbat-goy.com – Photo prise dans l’axe de l’ancienne rue Nalewki.
» Découvrir la rue Nalewki sur Shabbat Goy.