La synagogue ronde de Praga à Varsovie

La synagogue disparue

Simulation de la synagogue de Praga sur une vue actuelle.
Simulation de la synagogue de Praga sur une vue actuelle. (Cliquer pour agrandir) Photo Google Maps et inconnu. Montage www.shabbat-goy.com
La synagogue en briques de Praga fut édifiée en 1836 et fut financée par Ber Sonnenberg, le grand-père du philosophe français Henri Bergson. Ce fut le premier lieu de culte construit dans le quartier du vieux Praga au XIXème siècle, avant l'édification de l'église orthodoxe Sainte Marie Madeleine et de la grande église Saint Florian. Ces 3 lieux de culte situés dans un rayon de 200 mètres témoignaient de la diversité religieuse de la population d'alors.
> Lire la suite...

Szmul Zbytkower, commerçant et banquier du Roi

... ou Szmul Jakubowicz Sonnenberg, l'ancêtre d'une grande famille

Shmul (Samuel) Zbytkower, aussi connu sous le nom de Szmul Jakubowicz ou Józef Samuel Sonnenberg est né en 1727. C'était le fils unique de Jakub Awigdor. Il était originaire du village de Zbytki situé vers le quartier actuel de Wawer (sud-est de Varsovie rive droite) d'où son surnom de Samuel de Zbytki, bourgade où il exerçait comme loueur de biens. Shmul Zbytkower développa ses activités commerciales et s'enrichit en faisant commerce avec la fourniture de biens aux armées, aussi bien pour les troupes polonaises dès 1770 que pour les troupes russes présentes en Pologne dès 1773 suite à une nomination édictée par un mandat royal du général russe Romanus. C'est cette activité de négoces qui l'enrichit, même si parallèlement il développa d'autres activités commerciales dans le négoce de chevaux, de bétail et le développement de brasseries, de moulins, de boucheries et d'ateliers de tissage, ainsi que d'une scierie, tannerie et une briqueterie. Il étendit son champ d'action également dans le commerce de prêts et comme banquier. Certains en viennent même à parler de lui comme un précurseur du capitalisme polonais. En 1771, il reçu du roi de Prusse Friedrich August I (Roi de Saxe puis duc de Varsovie) le titre de Commisario, ce qui lui conférait une position de premier plan et avantageuse relative aux personnes en charge de certaines tâches pour le compte de l'état, puis un mandat royal pour St Pétersbourg d'échanges commerciaux pour le compte de la couronne, en 1777, de la main du roi Stanisław August Poniatowski. Toutes ces activités commerciales et de fournitures militaires auprès du souverain polonais, prussien et des russes peuvent sembler quelque peu étranges dans cette période de fin du XVIIIème siècle qui vit la nation polonaise écartelée et disparaître pour longtemps, partagée puis dominée par ses voisins autrichien, prussien et russe. Il préserva cependant sa fidélité à la nation polonaise, notamment lors de son aide durant l'insurrection de Tadeusz Kościuszko et des événements de la bataille de Praga quelques années plus tard. En 1780, il fit l'acquisition de la campagne Golędzinów (à l'ouest du faubourg de Praga, Varsovie rive droite) et, avec l'accord de l'évêque de Płock Michał Poniatowski, il fonda le cimetière juif de Bródno, mitoyen du cimetière chrétien. En 1781, Szmul fit l'acquisition de terrains situés au nord du quartier de Praga (Varsovie rive droite). Il commença par y faire édifier un manoir et une ferme appelée Bojnówek.
Dwór Bojnówek, l'ancien manoir qui appartenait à Szmul Zbytkower en 1911 où se trouve aujourd'hui la rue Nieporęcka
Dwór Bojnówek, l'ancien manoir qui appartenait à Szmul Zbytkower en 1911 où se trouve aujourd'hui la rue Nieporęcka (Cliquer pour agrandir)
Sa position à la cour du roi Stanisław August Poniatowski pris alors une grande importance. Sa troisième femme qu'il épousa en 1799, Judyta (Judith) Gitl Jakubowicz Lewi, dont le salon était très fréquenté par des diplomates, des officiers, des hauts fonctionnaires et de riches marchands, était fréquemment invitée aux dîners du roi dont elle était une protégée. Elle était originaire de Francfort sur Oder. Il semble que ses relations privilégiées aient aidé son mari dans ses affaires, en fait elle était très proche et active dans la conduite de ses affaires. Szmul avait auparavant épousé une première femme dont on ignore aujourd'hui le nom et avec qui il eut 2 enfants, Abel et Berek, puis s'était de nouveau marié avec Eufrozyna Gabriel, avec qui il divorça par la suite. Avec cette seconde épouse, il eut une fille, Atalia Józefa Adolfina . Avec Judyta , ils eurent 3 filles; Marianna Barbara Bona, Ludwika Rebeka et Anna qui épousa l'homme d'affaires Tischler puis le sénateur Morawski.
Szmul Zbytkower et sa femme Judyta
Szmul Zbytkower et sa femme Judyta
Zbytkower était un rude commerçant, intransigeant et intraitable en affaires et qui n'hésitait pas à exploiter la masse juive laborieuse et pauvre de Varsovie. Sa position prédominante dans la communauté juive accentua son influence, tant pour sa férocité dans le commerce que pour ses actions bienfaitrices envers la communauté. Durant la bataille et le massacre de Praga de 1794, dramatique épisode de l'insurrection de Kościuszko contre les russes, Zbytkower aida à la mise en place d'un régiment composé de juifs et mené par le patriote juif polonais Berek Joselewicz à qui il fournit des chevaux pour la troupe. Zbytkower fut alors remarqué pour son sauvetage de très nombreux juifs des mains de l'assaillant, notamment de nombreux enfants extraits des mains des cosaques. Ses propriétés furent confisquées par les russes, cependant il put récupérer une partie de son patrimoine en 1797. La ferme Bojnówek fut en partie endommagée durant l'insurrection de 1794. Vers la fin du XIXème siècle, Zbytkower et sa femme Judyta obtinrent leur droits de résidence, de commerce et de production du monarque prussien Friedrich Wilhelm II. Les terrains que Shmul Zbytkower avait acquis et sur lesquels se trouvaient le manoir et la ferme Bojnówek furent revendus par l'un de ses petits-fils, Stanisław Flatau (de sa fille Ludwika Rebeka Flatau) à la famille von Brühl. En 1807, Szmul Zbytkower était le fournisseur le plus important du duché de Varsovie. Avec la mise en place de la domination russe vers 1815, ses activités se concentrèrent sur les opérations bancaires. Il amassa une immense fortune qui fut répartie à sa mort entre ses enfants et petit-enfants. Il procéda à de nombreux dons financiers auprès de diverses structures sociales telles que l'hôpital juif, l'hôpital de l'Enfant Jésus et de nombreuses fondations comme celles pour les enfants abandonnés, les personnes malentendantes, diverses pensions, le tout sans distinction de religion.

Le cimetière juif de Bródno

Shmul Zbytkower fut inhumé en 1801 dans le grand cimetière juif de Bródno situé à l'ouest du quartier de Praga, cimetière qu'il avait fondé en 1780 et où étaient inhumés surtout des juifs de condition modeste et pauvre. A la mort de Zbytkower, en 1801, Judyta poursuivit les activités commerciales de son défunt mari. Talentueuse en affaires, elle était propriétaire d'une banque et d'une entreprise commerciale et elle maintint des relations d'affaires avec Vienne, Berlin et Saint-Pétersbourg. Ce grand cimetière qu'il avait créé, antérieur au cimetière juif actuel de Varsovie de la rue Okopowa, fut dévasté durant la guerre, puis démantelé durant l'ère communiste, dans les années 1950, afin de le transformer en parc, mais ce projet qui avait démarré fut abandonné. Le cimetière est actuellement en cours de restauration et devrait ouvrir au public. Lors du projet de transformation en parc, toutes les tombes furent démantelées et les stèles déplacées et rassemblées dans la partie nord-ouest du cimetière. Elles sont aujourd'hui empilées et visibles, par contre la tombe de Szmul Zbytkower n'est plus visible.
La tombe de Szmul Zbytkower dans le cimetière juif de Bródno à Varsovie, avant la seconde guerre mondiale
La tombe de Szmul Zbytkower dans le cimetière juif de Bródno à Varsovie, avant la seconde guerre mondiale, réalisée par l'artiste Dawid Friedlander - Photo auteur inconnu

Henri Bergson, descendant de Zbytkower

Shmul Zbytkower est un ancêtre direct du philosophe Henri Bergson, Prix Nobel de littérature en 1927. Szmul eut deux fils de sa première union dont Dow Ber Sonnenberg également appelé Berek Szmulowicz Sonnenberg (1764-1822), banquier et philanthrope, qui fut inhumé dans le cimetière juif de la rue Okopowa à Varsovie et dont le magnifique mausolée, aujourd'hui visité, fut créé par le célèbre artiste Dawid Friedlander qui avait déjà réalisé une création sur la tombe de Zbytkower. Ber Sonnerberg repris les affaires à la mort de son père. C'est lui qui finança la construction de la fameuse synagogue ronde de Praga, qui a malheureusement été démolie durant les années communistes. Berek Sonnenberg reçu du souverain Friedrich August I le droit d'emménager en dehors du quartier juif à Varsovie. Il s'illustra en affaires, avec son beau-frère Samuel Fraenkel (qui était marié avec la fille de Szmul, Atalia Józefa Adolfina), notamment avec la production et le quasi monopole de la commercialisation du sel, dont celui de la mine de Wieliczka, au sud de Cracovie. Les importants revenus engendrés alimentèrent son activité de prêts bancaires. Il s'illustra également pour ses actions de bienfaisance. Ber Sonnenberg eut un fils, Gabriel Bergson (1790-1844) qui exerça comme commerçant à Varsovie et à Hambourg. De son premier mariage, Gabriel eut 6 enfants dont Michał Józef Bergson, (1820-1898). Michał était un pianiste et compositeur de talent, promoteur de la musique de Chopin, qui devint professeur au conservatoire de Genève en 1863. Ce dernier donna naissance au philosophe Henri Bergson (1859-1941). L'ancien grand bâtiment de la communauté juive du quartier de Praga, édifié au début du XXème siècle, porte le nom de Michał Bergson et est toujours visible dans la rue Jagiellońska au numéro 28, à deux pas de là se trouvait la synagogue financée par son grand-père, Ber Sonnenberg. Aujourd'hui, un quartier de Varsovie mitoyen du quartier de Praga (rive droite) s'appelle Szmulowizna (et plus familièrement Szmulki) en mémoire de Shmul Zbytkower qui autrefois possédait de nombreuses terres dans ce secteur. Le nom de la rue Folwarczna, située dans ce même quartier provient de la ferme Folwark Bojnówek qui se trouvait dans les environs.
Le bâtiment Michał Bergson, qui appartenait à la communauté juive du quartier de Praga
Le bâtiment Michał Bergson, qui appartenait à la communauté juive du quartier de Praga. A droite au fond, l'ancien mikveh. La synagogue de Praga se trouvait à l'emplacement du jardin pour enfants (Cliquer pour agrandir)

Berek Joselewicz

Histoire d'un patriote juif polonais

Dow Baer (Berek) Joselewicz est né à Kretynga (actuelle Lituanie) en 1764. Il meurt en combat en 1809 à Kock (actuelle Pologne).
Kretynga fait partie de la République des Deux Nations qui est une République fédérale aristocratique qui englobait alors la Pologne, la Lituanie, la Lettonie, la Biélorussie, une partie de l'Ukraine ainsi que l'oblast de Smolensk.
Durant sa jeunesse, Berek Joselewicz reçoit une formation dispensée par son oncle dans la tradition juive mais également polonaise. Plus tard, il exerce des activités dans le commerce pour le compte du Prince Massalski, un magnat polonais. Ses activités l'amènent en Europe occidentale où il apprend le français et l'allemand et il assiste au début de la Révolution Française. Il exerce également en Hollande, en Saxe, en Autriche et prospère au point qu'il amasse une petite fortune. De retour en Pologne, il s'installe à Varsovie dans le quartier de Praga et développe des activités autour du commerce des chevaux en collaboration avec le banquier et fournisseur de l'Armée Szmul Zbytkower.
En 1795, il est le seul juif du Faubourg à apporter son soutien financier à l'insurrection contre la troisième partition de la Pologne.
Berek Joselewicz peint par Juliusz Kossak
Berek Joselewicz peint par Juliusz Kossak
Désireux de participer à l'insurrection, il rejoint la Milice polonaise puis émet une requête auprès de Tadeusz Kościuszko afin de pouvoir créer une unité entièrement juive. En 1794, il se retrouve avec le grade de colonel à la tête d'une brigade de cavalerie juive qu'il commence à mettre en place. Il diffuse un appel aux armes en yiddish pour inciter la communauté juive à entrer en résistance contre les russes et les prussiens. Entre 400 et 600 juifs de toutes origines intègrent le régiment de cavalerie. Durant les événements de l'insurrection du faubourg de Praga où vivaient 7000 personnes dont 5000 juifs. Le régiment est encore en formation quand il affronte les troupes russes qui le décime lors de la défense du faubourg et de Varsovie. Il se rend en Galicie et s'installe à Lwów en 1795. Il tente sans succès de créer une troupe de volontaires juifs (Galiziches Judencorps) au sein de l'Armée Autrichienne puis rejoint en Italie les légions polonaises du général Jan Henryk Dąbrowski en 1797 qui sont intégrées au sein des armées napoléoniennes et il accède au grade de capitaine de cavalerie. Il participe aux batailles de Novi, Hohenlinden, Austerlitz et Friedland. Il est décoré de l'Ordre militaire de Virtuti Militari et de la Légion d'Honneur.
La mort de Berek Joselewicz peint par Henryk Pillati
La mort de Berek Joselewicz peint par Henryk Pillati
En 1807, il quitte les légions avec le sentiment d'une discrimination à cause de sa judéité et de sa non filiation nobiliaire ainsi qu'une forte incertitude quant aux possibilités de combattre pour l'indépendance de la Pologne. Il rejoint le corps des dragons de Hanovre deux ans plus tard et participe sous commandement français à des batailles en France, en Italie et en Autriche. Avec la création du Duché de Varsovie créé par Napoléon 1er,il rejoint la Pologne et prend part à de nombreuses batailles à la tête d'une brigade de cavalerie. Ses faits d'armes et le respect qu'on lui porte lui font intégrer la loge maçonnique de l'Union des Frères Polonais.
Le 5 mai 1809, il meurt lors d'un affrontement avec des dragons hongrois à proximité de la commune de Kock.
Durant le XIXème siècle qui a vu la Pologne sous domination étrangère, l'engagement de Berek Joselewicz servira d'exemple pour les juifs polonais qui s'engageront dans les combats pour l'indépendance nationale.
Aujourd'hui, une stèle est érigée sur le lieu même où Berek Joselewicz est tombé sous les sabres des hongrois.