Après avoir visité des douzaines et des douzaines de cimetières juifs en Pologne, notamment certains qui ont complètement disparus et dont il ne reste qu’un bois, un parc ou un champ de patates, j’ai été également amené à entrevoir au gré de mes visites et déplacements aussi bien en France qu’ailleurs, de nombreux autres cimetières, héritages des deux guerres mondiales et de la guerre franco-prussienne de 1870, et encore d’autres, nos lieux du dernier repos.
En Pologne, il y a une chose qui peut sembler taboue, voire incongrue à dire, et ce que je vais dire ensuite pourra certainement en choquer quelques-uns, mais quand on s’attaque à des cimetières quels qu’ils soient, on efface des pans d’histoire, on efface des histoires, des histoires de lieux, on fait mourir une seconde fois ces gens qui disparaissent à jamais de la mémoire.
Malgré leur histoire passée et les tragédies dont ils ont été victimes, les cimetières juifs de Pologne ne sont pas ceux qui ont été les plus dévastés, négligés ou éradiqués. Ceux qui ont été les plus atteints par l’inconscience des hommes sont les cimetières allemands. Dans la très grande majorité des cas, ils ont tout simplement disparus. Il en reste peu de visibles sur ces anciens territoires autrefois prussiens puis allemands et devenus polonais après la guerre et quand ils sont encore là, ils sont généralement dans un triste état.
Comme j’aime à dire, abruti un jour, abruti toujours…
Depuis des années maintenant, de nombreuses pierres tombales juives qui avaient été dérobées dans les cimetières durant et après la guerre et pendant le communisme pour être utilisées comme matériaux de construction ou de terrassement réapparaissent au gré des rénovations urbaines. Dans les campagnes beaucoup d’entre-elles dérobées par des paysans peu regardant ont été utilisées comme pavement dans des fermes, fondations pour des granges ou transformées en outils agricoles, notamment en meules à aiguiser. Aujourd’hui ces héritages encombrants que découvrent de nouveaux propriétaires ou descendants retournent généralement dans les cimetières d’où elles ont été dérobées ou sont réutilisées dans projets d’édifications de lapidarium menés par certaines communes quand le cimetière juif a disparu. Cependant certains esprits ne trouvent pas mieux à faire que de les proposer à la vente sur des sites de vente en ligne sur Internet comme cela a été dernièrement le cas sur le site www.allegro.pl Pierre tombale à vendre sur le site www.allegro.pl (cliquer pour agrandir)
Ci-dessus, une stèle juive qui avait été transformée en meule est proposée au prix de 990 złoty (~240 euros), port non compris, 100 złoty (~23 euros).
Devant les protestations de nombreux internautes, la stèle a été retirée de la vente. Il s’agirait d’un vendeur localisé à Kopytowa, un petit village située dans le sud-est de la Pologne en région de Basses-Carpates. La pierre tombale aurait pu être dérobée il y a longtemps dans le cimetière juif de Krosno ou de Nowy Żmigród.
Les gravures encore visibles ne permettent pas d’identifier le défunt.
On peut effectivement se demander comment un esprit sain peut être amené à proposer à la vente une ancienne stèle funéraire juive qui plus est qui avait été dérobée et volontairement détériorée afin d’en détourner l’usage. La cupidité n’a malheureusement pas de limites pour certains. Ont-ils seulement pensé de la manière dont ils réagiraient si ils découvraient la pierre tombale d’un de leurs grands-parents transformée en meule et proposée à la vente ! Une seule expression me vient à l’esprit quand je pense à eux : Abruti un jour, abruti toujours !
D’après Krzysztof Bielawski, le spécialiste des cimetières juifs au Musée de l’Histoire des Juifs Polonais de Varsovie, ces dernières années, plusieurs cas de mises en vente de pierres tombales juives ont été signalés et bloqués, et dans certains cas la police s’est déplacée chez le vendeur.
L’évêque Mieczysław Cisło a également appelé les polonais à aider à l’identification des nombreuses fosses communes présentes en Pologne.
Si l’initiative de l’évêque est bien sûr à souligner, combien de polonais répondront à l’appel ? Dans combien de communes les habitants s’occuperont-ils des cimetières juifs ? Nous aurons des réponses dans quelques années mais il était très important que l’église fasse entendre sa voix sur ce sujet.
D’après un article de Krzysztof Bielawski paru sur Virtual Shtetl.
L’association Yahad – In Unum, créée et présidée par le père Patrick Desbois a déjà mené des investigations en Pologne à la recherche de témoignages sur les assassinats de juifs et la localisation de fosses communes. Ces tueries de masse ont été perpétrées en Europe de l’est dès l’été 1941 par les sections Einsatzgruppen lors de l’invasion de l’URSS par les troupes allemandes.
Quand une commune s’attaque à la restauration de son cimetière juif, la tâche peut être de taille, mais le résultat est une renaissance du cimetière qui resurgit dans le paysage. Alors parfois, une pierre tombale peut apparaître, mais c’est quand même rarement le cas car démantelées durant la guerre, volées après la guerre, les pierres tombales ne sont plus là. Elles dorment sous des routes, sous des trottoirs, dans des fondations. Alors on élève une clôture pour préserver ce qui reste du cimetière ou on restaure le mur quand il existe encore, on érige un monument, parfois un lapidarium avec des restes de pierres tombales retrouvées par-ci, par-là.
Et quelques fois, il n’y a plus rien, juste un bois, des arbres, comme sur la photo ci-dessous, et sous ces arbres, des défunts, les oubliés, les sans nom, les anonymes, ceux des forêts juives. Le cimetière juif de Sobota (Cliquer pour agrandir) le cimetière juif de Sobota
Voir les cimetières de Częstochowa, de Głubczyce et de Sobota.