In Memoriam – Liliana Yankelevitch

Ce site est dédié à Liliana Yankelevitch

Liliana Yankelevitch
Liliana Yankelevitch (Photo Juan Jose Braun)

Liliana Yankelevitch (3 sept. 1954 – 13 mars 2016)

Originaire de la province de Entre Ríos dans le nord de l’Argentine, Liliana est une personne que j’ai connue en 1996 via Internet alors que les réseaux sociaux n’existaient pas encore dans leur configuration actuelle. Notre contact a duré environ 16 années, au début en anglais, mais sa curiosité, ses quelques cours à l’alliance française d’Argentine et sa mémoire prodigieuse ont fait que nous avons conversé rapidement en français, par écrit la plupart du temps, mais aussi par Skype.
Mariée à Juan Jose Braun, un argentin d’origine française comprenant assez bien la langue, elle exerçait avec son mari comme biochimiste à Chajarí, une petite localité située non loin de la frontière uruguayenne.
Jusqu’au début des années 2000 nos discussions portaient sur un peu tous les sujets. Ce n’est que par la suite qu’elle a abordé ses racines juives, essentiellement lorsque je suis venu en Pologne. Elle n’avait pas été éduquée dans la tradition juive alors que ses grands-parents étaient des juifs pratiquants, d’ailleurs, il n’y avait pas de synagogue à Chajarí. Elle me raconta les quelques fois où elle du faire face à des actes antisémites, même au fin fond de l’Argentine, notamment à l’école.
Ses racines juives puisaient leur source en Ukraine et en Biélorussie. D’un côté de sa famille, des grands-parents émigrèrent vers la fin du XIXème siècle grâce à l’action du baron Maurice de Hirsch, un financier et philanthrope allemand qui consacra une partie de sa fortune à organiser l’émigration de juifs russes après les vagues de pogroms intervenues dans les années 1880. Ces grands-parents de Liliana bénéficièrent de cette générosité et purent émigrer en Argentine en passant par Katowice puis Hambourg où ils prirent le bateau. Ces juifs furent nombreux à émigrer en Argentine où furent créées les premières colonies agricoles juives, dans le nord du pays. C’est par Liliana que je pris connaissance de cet épisode de l’immigration de juifs russes.
Liliana tomba malade au milieu des années 2000 et se battit 15 années durant avec force, volonté et courage, même si la dernière année, elle était consciente que sa vie ne tenait qu’à la volonté de Hashem comme elle me disait. Elle nous quitta en mars 2016, en paix, entourée de sa famille.
Liliana était une amie curieuse, soucieuse, parfois un peu trop mama yiddishe avec ses grands enfants, mais l’était-elle trop?  Mais c’était une amie fidèle, à l’écoute, rieuse et joyeuse, vivante. Et toujours souriante, avec son mate à la main lorsqu’elle apparaissait sur mon écran lors des sessions Skype.
Ces dernières années, la dureté de la maladie l’avait rapproché de sa religion. Déjà elle se rendait une fois l’an à la synagogue de Buenos Aires et renouait avec quelques traditions, dont la lecture de la Torah, avec Juan Jose, et le shabbat, durant lequel elle allumait les bougies, les seules qui brillaient à Chajarí, la petite bourgade argentine où ils habitaient.
Je lui dédie ce site, elle y avait laissé un message au début, je le garde précieusement, comme tous ces répertoires de messages et de photos qui me rappellent une jolie, longue et fidèle amitié.

Lejzor Szrajbman ou le destin d’un nageur

De la haute compétition au ghetto

Lejzor Szrajbman au centre en 1932 lors d'une compétition 4 x 100 mètres
Lejzor Szrajbman au centre en 1932 lors d’une compétition 4 x 100 mètres – source NAC (Cliquer pour agrandir)

L’année 2016 est marquée à Varsovie par la naissance il y a 100 ans du Legia, le club sportif de la capitale dont l’emblème actuel rayonne à travers le Legia Warszawa, son équipe de football. Parmi ses membres sportifs d’avant guerre, Lejzor Szrajbman s’est illustré au sein de l’équipe de natation du Legia.
Ilja Szrajbman était né à Varsovie en 1905. Après des études menées à Sieldce, il termina son service militaire comme officier de réserve dans l’école du 9ème régiment d’artillerie légère. Il avait déjà entamé la natation durant le lycée et à la fin des années 1920, il se distinguait en nage libre (crawl). Du début des années 1930 jusqu’à la guerre, il participa aux championnats de Pologne de natation d’abord sous les couleurs du club ŻASS (Association académique et sportive juive) puis du Legia.
Dans les années 1930, un projet de film en version polonaise sur le personnage de Tarzan avait été envisagé avec pour vedette principale Ilja Szrajbman dont l’action était censée se dérouler dans la forêt de Białowieża, mais cela resta à l’état de projet.
En 1934, il représenta la Pologne aux championnat d’Europe, sans succès, puis il participa avec 3 autres nageurs (H. Barysz, K. Bocheński, J. Karliczek) aux jeux olympiques de Berlin de 1936 dans le relais 4 x 200m. L’équipe fut disqualifiée suite à un faux départ de Karliczek.
Vers la fin des années 30, il devint entraîneur de l’équipe de water polo.
Lejzor Szrajbman et son ami Roman Kazimierz Bocheński en 1933 (Cliquer pour agrandir)
Lejzor Szrajbman à gauche et son ami Roman Kazimierz Bocheński en 1933 – Photo Narodowe Archiwum Cyfrowe (Cliquer pour agrandir)

En août 1939, il participa, avec son ami d’enfance Kazimierz Bocheński au championnat du monde académique de Monte Carlo, cependant la compétition fut annulée suite à l’aggravation de la situation en Europe centrale, les deux nageurs rejoignirent la Pologne en passant par l’Italie et le sud de l’Europe. A l’entrée en guerre, il combattit au sein des cadets du 30ème régiment de fusiliers.
Durant la guerre, Lejzor Szrajbman se retrouva enfermé dans le ghetto de Varsovie, il rejoignit l’Union Militaire juive ŻZW (Żydowskiego Związku Wojskowego) pendant l’insurrection de 1943 et mourut dans le ghetto.
Son frère Grisza (Gerasim) était également un nageur.

Lejzor Szrajbman a été membre de l’Association académique et sportive juive (Żydowskiego Akademickiego Stowarzyseznia Sportowego) entre 1927 et 1932, du ŻKS Makabi Warszawa de 1932 à 1933, du WKS Legia Warszawa de 1933 à 1938 puis du ŻKS Hakoah Bielsko en 1939.

Liste des athlètes aux XIème Jeux Olympiques de Berlin en 1936. Musée des sports et du tourisme de Varsovie (Cliquer pour agrandir)
Liste des athlètes aux XIème Jeux Olympiques de Berlin en 1936. Musée des sports et du tourisme de Varsovie – Photo www.shabbat-goy.com (Cliquer pour agrandir)

Flambeau de la flamme olympique des Jeux de Berlin de 1936 - Musée des Sports et du Tourisme de Varsovie
Flambeau de la flamme olympique des Jeux de Berlin de 1936 – Musée des Sports et du Tourisme de Varsovie (Cliquer pour agrandir) – Photo www.shabbat-goy.com

Samuel Willenberg, le dernier témoin

Vivre et parler

Samuel Willenberg à Varsovie en 2015 Photo © Jacques Lahitte
Samuel Willenberg à Varsovie en 2015 Photo © Jacques Lahitte (Cliquer pour agrandir)

Samuel Willenberg (1923-2016)
Le dernier survivant de la révolte du camp d’extermination de Treblinka, Samuel Willenberg s’est éteint hier à l’âge de 93 ans.
Originaire de Częstochowa, il a rejoint l’armée polonaise en tant que volontaire au début de la guerre et il fut sérieusement blessé. Par la suite, il fut déporté vers le camp d’extermination de Treblinka en octobre 1942, échappa à la mort et fut affecté au tri des vêtements des juifs exterminés (un jour il reconnut les vêtements de ses deux sœurs Ita et Tamara).
Il participa à la révolte du camp du 2 août 1943 d’où il s’échappa. Blessé à la jambe, il se rendit Varsovie et rejoignit le mouvement de résistance polonais. Il lutta activement lors de l’insurrection de Varsovie en 1944.
Il émigra en 1950 vers Israël où il devint ingénieur. A l’heure de la retraite, il suivit des études aux Beaux-Arts et exerça son talent dans la sculpture autour du thème de l’holocauste. Il est, entre autres, l’auteur du monument des victimes du ghetto de Częstochowa qui a été inauguré en 2009. Depuis 1983, il se rendait régulièrement en Pologne, accompagné de sa femme Ada (au second plan sur la photo), elle-même rescapée de la Shoah, pour porter le message des survivants. Il a été décoré des plus hautes distinctions polonaises.

Les parachutistes

Jürgen Stroop à propos de la liquidation du ghetto

« Un remue-ménage invraisemblable. Incendies, fumées, flammes, étincelles chassées par le vent, poussière, plumes, odeurs de matériaux et de corps brûlés, fracas des canons et des grenades, ces lueurs et ces « parachutistes »…
– Quels « parachutistes » ? demande Schielke.
– Ces juifs, ces femmes et ces enfants qui se précipitaient sur le sol, sur l’asphalte et les pavés, du haut des fenêtres, des balcons et des greniers des maisons dont le rez-de-chaussée était en flammes. Auparavant ils jetaient des édredons, des couvertures et autres guenilles et sautaient là-dessus. Mes S.S. Männer les baptisèrent « parachutistes ». Ce jeu-là dura toute la nuit…

Jeudi 22 avril 1943, liquidation du ghetto de Varsovie – Jürgen Stroop (extrait du livre « Entretiens avec le bourreau »). Stroop était le général SS en charge de la liquidation du ghetto. Il fut jugé puis exécuté en 1952 à Varsovie.

Jürgen Stroop à Umschlagplatz
Jürgen Stroop à Umschlagplatz (Cliquer pour agrandir) – Photo Yad Vashem

Jürgen Stroop à Umschlagplatz. En noir, des éléments de bataillon de milice ukrainienne (Schutzmannschaft). Photo prise à quelques mètres près de l’endroit où se dresse aujourd’hui le mémorial de Umschlagplatz, rue Stawki.
Rue Stawki
Rue Stawki (Cliquer pour agrandir) – Photo Google Maps

La répression en Pologne occupée

Entre dénonciation de son voisin et sauvetage des juifs

Les 6 et 7 décembre 1942, suite à une dénonciation les informant que les familles Skoczylas et Kosiorów cachaient des juifs, les allemands se rendirent à Rekówka et à Stary Ciepielów, 2 hameaux de la commune de Ciepielów située à une quinzaine de kilomètres au sud-est de Radom, pour arrêter les polonais et les juifs qu’ils aidaient.
Dans une ferme du premier hameau, ils découvrirent dans la cuisine, une trappe qui permettait d’accéder à une cache, mais celle-ci était vide. Ils questionnèrent les membres présents des familles Skoczylas et Kosiorów qui partageaient la même ferme mais n’obtinrent aucune réponse. Ils les exécutèrent, soit 14 membres de la famille Kosiorów et le couple Skoczylas. Les allemands les enfermèrent dans la grange située derrière la ferme et l’incendièrent. 2 garçons réussirent à s’échapper mais ils furent abattus dans leur fuite. Dans le second hameau, ils exécutèrent 6 membres de la famille Obuchowicz et 6 membres de la famille Obuchów. Ce jour là, 33 polonais furent tués dans le secteur de Ciepielów.

En 2014, apprenant cette histoire, Jonny Daniels, le fondateur de l’organisation From the Depths, qui oeuvre notamment pour la récupération et le retour des pierres tombales vers les cimetières juifs, stèles que l’on retrouve un peu partout à travers le pays; se rendit à Rekówka et ouvrit cette trappe qui avait été condamnée depuis la guerre. La cache était restée intacte depuis cette période.

Jonny Daniels
Jonny Daniels accède à l’ancienne cache des juifs (Cliquer pour agrandir) © Elan Kawesch

Durant ce tragique événement, toute la famille Kosiorów fut tuée dans la grange. Aujourd’hui, un descendant des enfants de la famille Skoczylas habite cette ferme. C’est lui qui a indiqué à Jonny Daniels, l’endroit où une dizaine de juifs se cachaient, dans le sous-bassement de la cuisine, et d’où ils s’étaient absentés avant l’arrivée des allemands pour aller chercher de la nourriture en forêt. On ne sait ce qu’il advint d’eux. Mr Skoczylas fit part de son désir un jour d’entrer en contact avec des descendants de ces juifs autrefois cachés là, s’il y en avait.
Il ajouta que «sa famille avait aidé des juifs, mais n’attendait rien en retour. Ils ne pensaient pas au danger que cela impliquait et les conséquences».

Andrzej Skoczylas, le petit-fils de Piotr Skoczylas tué par les allemands
Andrzej Skoczylas, le petit-fils de Piotr Skoczylas tué par les allemands © www.zyciezazycie.pl

Sur ce plan-là,je suis plus réservé, car les polonais savaient parfaitement ce qui les attendait si on découvrait qu’ils cachaient des juifs, c’était la mort. En Pologne, durant la guerre, porter assistance à des juifs de quelque manière que ce soit, cacher des juifs était puni de mort et la sanction était immédiatement appliquée par l’occupant. De fait de très nombreux polonais et leur famille ont été exécutés. Mais dans les campagnes polonaises où les allemands n’avaient pas une connaissance précise de l’environnement, c’est pratiquement dans tous les cas suite à des dénonciations que des juifs furent ainsi découverts, arrêtés et exécutés, et avec eux, les polonais qui les protégeaient.

On évalue à 10% le nombre de juifs qui s’échappèrent des ghettos, et une faible partie, des trains en partance pour les camps ou de camps; sur le territoire du Gouvernement Général, hors district de Białystok et de Galicie. On avance le chiffre de 160 000 juifs qui se réfugièrent dans des abris, des caches, des forêts, chez l’habitant, dans les campagnes. Le nombre de survivants est évalué entre 30 000 et 60 000 personnes au grand maximum (source Krzysztof Persak). Ce qui signifie que des dizaines de milliers de juifs ont péri suite à des dénonciations, mais pas seulement. Énormément sont également morts suite à des meurtres perpétrés volontairement par des paysans pour des raisons diverses, notamment l’appât du gain, des biens juifs sous forme d’extorsion, de vols, l’obtention d’une récompense de la part de l’occupant (du sucre souvent, denrée rare durant la guerre), suite à des battues organisées soit par l’occupant, soit avec le concours des locaux. Beaucoup de juifs vivaient dans les forêts et se déplaçaient constamment, s’abritaient dans des granges et diverses caches. La plupart faisaient du trocs, revendaient ce qu’il leur restait pour acheter de la nourriture, faisaient des petits travaux quand ils possédaient des papiers (faux), mais généralement ils changeaient très souvent d’endroits. Le danger était partout, permanent, aussi bien du côté allemand que polonais. Les histoires de dénonciations, d’arrestations, de chasses et de meurtres perpétrés par des polonais sont terribles. Et la répression exercée par les allemands sur les polonais l’était également. Aussi, beaucoup de paysans aidaient malgré tout des juifs en fonction de leur situation, souvent pauvre et miséreuse durant cette époque. Mais peu les accueillait chez eux car la peur des risques encourus pour soi et sa famille, d’une dénonciation, ne serait-ce que d’avoir été vu avec un juif, était telle que ceux qui cachaient effectivement des juifs arrivaient jusqu’à une certaine mesure à surmonter cette terreur.
L’un des plus tragiques épisodes durant la guerre en Pologne à propos du sauvetage de juifs concerne le massacre de la famille Ulma en mars 1944 durant lequel le couple, Józef et Wiktoria (alors enceinte de presque neuf mois), et les 6 enfants en bas âge furent exécutés pour avoir caché chez eux 7 juifs qui également furent exécutés. La terreur fut telle dans le village de Markowa où s’était passé le drame et dans les environs, que l’on retrouva le lendemain les corps d’une vingtaine de juifs dans les champs avoisinants, juifs qui pourtant vivaient cachés depuis plus d’un an chez des locaux. La peur engendrée par la répression exercée sur la famille Ulma et celle de la dénonciation éventuelle par des juifs qui seraient interrogés par les allemands s’ils venaient à être pris, fit que des polonais en arrivèrent au point où ils tuèrent les juifs qu’ils avaient aidé, pour protéger leur famille.

Les polonais qui ont péri en cachant des juifs sont morts suite à des dénonciations, essentiellement de la part de leurs voisins. Aussi porter assistance à des juifs durant la guerre avait pris une dimension tout à fait extraordinaire et demandait en dehors du courage et du sang froid dont il fallait faire preuve, une prise de responsabilité extrême qui impliquait directement tous les membres présents sous le toit, les juifs et les membres de sa famille.
Aussi faut-il comprendre que cette prise de décision avait un tout autre sens en Pologne occupée.

Aide et répression en Pologne occupée
Aide et répression en Pologne occupée (Cliquer pour agrandir) – Carte www.zyciezazycie.pl
Cartes ci-dessus: les repères concernent essentiellement des personnes et leur famille qui ont été honorées du titre de Juste parmi les Nations par Yad Vashem. Source Życie za życie – En mémoire des polonais qui ont risqué leur vie en sauvant des juifs. www.zyciezazycie.pl

D’après un article paru dans The Wall Street Journal et complété par d’autres sources.

Les fondations de l’ancien café Sztuka

Sous les pavés, les briques et l’Histoire

Dès que l’on gratte un petit peu sous les pavés ou l’asphalte de Varsovie, l’histoire et les images du passé resurgissent.
Les travaux qui ont actuellement lieu dans le petit parc qui se trouve devant le cinéma Muranów ont mis au jour des éléments de fondations des immeubles qui se trouvaient aux numéros 1 et 3 de la rue Przejazd, une rue aujourd’hui disparue.

Fondations d'immeubles de l'ancienne rue Przejazd
Fondations d’immeubles de l’ancienne rue Przejazd (Cliquer pour agrandir) © www.shabbat-goy.com

Les fondations de l’immeuble qui était situé au numéro 1 de la rue Przejazd et qui faisait l’angle avec la rue Leszno (actuelle avenue Solidarité – Solidarność) par sa façade située au numéro 2 ont été mises au jour.
Le grand immeuble de style classique a été édifié vers les années 1791-1792 pour le compte du propriétaire et marchand de bières Karol Martin au temps du roi Stanisław August. La façade la plus imposante donnait sur la rue Leszno. Durant l’entre-deux guerres, cet immeuble qui avait perdu son architecture originale, et qui disposait de deux cours intérieures abritait un café, le cinéma Era ainsi que le restaurant-Bar Central de Izaak Gertner.
Dans l’immeuble Martin du numéro 2 de la rue Leszno, durant la seconde moitié du XIXème siècle, se trouvait le café de Maria Dębska. Ensuite, avec le retour de l’indépendance après la première guerre mondiale, l’immeuble abrita l’Association des artistes de scène juifs, une bibliothèque, une salle de conférence et un club. Egalement un café tenu par Izaak Ajzenberg. Il y avait aussi le cinéma Riviera qui exista jusqu’au début de la guerre (qui succéda au cinéma Era).

Leszno 2 - Café Sztuka durant le ghetto
Leszno 2 – Café Sztuka durant le ghetto (Cliquer pour agrandir) © ISPAN

Pendant la guerre, l’immeuble se retrouva inséré à la limite est du ghetto nord, où se trouvait une des portes d’accès principales qui fonctionna de novembre 1940 jusqu’à février 1942.
L’immeuble abrita le café Sztuka qui s’était installé dans les anciens locaux du restaurant de Izaak Gertner. Le café se présentait sous la forme d’un cabaret littéraire où se produisirent les pianistes Władysław Szpilman (le pianiste du film de Roman Polański qui avait abandonné ses concerts au Nowoczesny (le Moderne) pour venir jouer au café Sztuka, et Artur Goldfeder, les pianistes jouant également en duo, la célèbre chanteuse d’avant-guerre Wiera Gran (Weronika Grinberg), également l’auteur et poète Paula Braun, l’actrice et chanteuse Diana Blumenfeld, la chanteuse Marysia Ajzensztadt, le poète
Andrzej Włast (Gustaw Baumritter), le poète et auteur Władysław Szlengel et bien d’autres. Là se réunissaient une intelligenstia juive assimilée. Le café Sztuka devint l’un des lieux de la vie musicale et littéraire dans le ghetto.
Szpilman écrivit la célèbre chanson « Son premier bal (audio ♫) » qui fut interprétée par Wiera Gran.
Le café était composé d’une salle de concert et d’un bar.
Durant cette période tragique du ghetto, il régnait au café Sztuka une ambiance quelque peu hors du temps, « une sorte de snobisme, d’aristocratie, d’élégance factice » rapporte Mary Berg dans son journal du ghetto.

Maria (Marysia) Ajzensztadt (1921-1942)

Elle était la fille de Dawid Ajzensztadt, le dirigeant des chœurs de la synagogue Nożyków et de la grande synagogue de Varsovie. Son répertoire englobait aussi bien la chanson populaire que des arias d’opéra. Elle était aussi pianiste, instrument qu’elle étudia avec Maria Bar puis avec Zbigniew Drzewiecki. Au cours de l’année 1940, la famille envisageait de partir à l’étranger, mais le ghetto fut définitivement bouclé en novembre 1940. Dès cette période, elle débuta comme chanteuse professionnelle et sa voix devint célèbre dans le ghetto à tel point qu’elle fut surnommée le rossignol du ghetto. Szpilman, le pianiste, dit par la suite que si elle avait survécu à la guerre, elle aurait été connu par des millions d’auditeurs. Elle était accompagnée par Ignacy Rosenbaum et parfois Ruth Zandberg. Son timbre de voix la classait parmi les sopranos lyriques, avec une couleur inhabituelle. Malgré son jeune âge, son large répertoire pouvait aborder des pièces de Schubert, Mendelssohn, Schumann, Puccini, Verdi, Mozart, Rossini, Rimski-Korsakov. Son talent était infiniment reconnu et les éloges pouvaient se lire dans la Gazette juive (Gazeta Żydowska). De même que sa beauté et ses traits de caractère étaient très appréciés.

Marysia Ajzensztadt
Marysia Ajzensztadt

Durant la période du ghetto, elle se produisit au Femina (rue Leszno 35) puis au café Sztuka (rue Leszno 2).
Marysia Ajzensztadt est morte dès les premiers jours des grandes aktions de déportation d’août 1942. Elle aurait été tuée lors de la séparation avec son père et sa mère sur la rampe d’Umschlagplatz, lorsqu’elle aurait accouru auprès d’eux alors qu’on les poussait vers le wagon.

Leszno 2, Cafe Sztuka - Marysia Ajzensztadt
Leszno 2, Cafe Sztuka – Marysia Ajzensztadt (Cliquer pour agrandir) © Bundesarschiv Koblenz

L’immeuble Leszno 2 abritait aussi le centre Centos, l’oganisation centrale pour la protection des orphelins. L’organisation avait établi durant l’entre-deux guerres une maison de repos et une autre pour les enfants, ainsi qu’une institution de médecine et organisait aussi des colonies pour l’été. Durant l’occupation et la période du ghetto, le centre Centos était dirigé par l’avocat Briański puis le docteur Adolf Berman et Józef Barski. De nombreuses autres personnalités s’investissaient dans l’organisation dont Yehudit Ringelblum, la femme de Emanuel Ringelblum. Selon des données datant de 1942, l’organisation Centos fournissait une centaine de points de distribution qui alimentaient 45 000 enfants du ghetto.
L’immeuble se trouvait à une centaine de mètres de la grande synagogue Tłomackie.

Le café fut fermé durant les déportations de l’été 1942. Le bâtiment fut partiellement incendié durant l’insurrection du ghetto. Il abrita ensuite des combattants lors de l’insurrection de Varsovie en 1944, période durant laquelle Marek Edelman s’y trouva quelques temps. Les ruines du bâtiment furent détruites avec d’autres aux alentours en 1946 avec le début de la reconstruction et l’élargissement de la rue Leszno qui fut transformée en avenue.
Sztuka signifie l’Art.

Diverses vues des fondations


Cartes de localisation

Liste des abonnés du téléphones du 2 rue Leszno – Annuaire 1938-1939
Bellman Icek
Blejwas Racja, confiserie
Gertner Izaak, restaurant
Goldsztejn A., atelier d’électrotechnique
Kino Riviera, cinéma
« Polo », vente de bougies et de savons
Sztark A., vente de papier, matériel de bureau et de livres comptables

Une partie des sources présentées ici provient des ouvrages de Jacek Leociak et Jerzy Majewski

Et vous, qu’auriez-vous fait ?

Marianna Krasnodębska, une Juste parmi d’autres

« Nous devions les aider, » dit-elle à propos des juifs. « C’était simplement le devoir de tout être humain. Ils nous avaient aidé aussi, comme cela est normal lorsqu’on vit ensemble. »

Marianna Krasnodębska
Marianna Krasnodębska (Cliquer pour agrandir) © Anna Musiałówna

Marianna vivait à Piaski, une ville près de Lublin. Son père était greffier, c’était une des élites de la ville; ils possédaient un immeuble et une grande ferme. Il y avait huit enfants dans la famille. Tous faisaient partie de la résistance (Armia Krajowa, armée de l’intérieur) depuis le début de l’occupation. Les allemands tuèrent 4 des frères de Marianna et son grand-père pour avoir hébergé des résistants. Son nom de code dans la résistance était «Wiochna».
« Avec une confiance déterminée et une réelle conscience » raconte-t-elle, « je peux dire qu’aucun des habitants de Piaski n’a trahi des juifs durant leur clandestinité. Ils ont pu être effrayés à l’idée de les aider, mais n’en ont dénoncé aucun. Il y avait 2 informateurs, mais ils furent exécutés par la résistance. »
Elle énumère les juifs cachés à Piaski. Nina Drozdowska de Varsovie qui était dans la famille de Janek Król, madame Makosiowa et son fils chez les Baranowski. Il y avait un petit garçon juif dans la famille Świtacz, un juif tchèque ou allemand chez les Siedliska, et une famille entière chez les Zajączkowski. Les Zajączkowski ont été d’un grand secours pour les juifs, également les prêtres, et aussi le docteur Bażański qui leur fournissait médicaments et bandages. Les amis de sa famille qui furent sauvés, avec leur aide, étaient: Godel Huberman, Mendel Plinka et Józef Honig avec son père et son frère.
Elle a relaté cette histoire dans son livre «Historiach mówionych» (Histoires racontées).
« Chaque guerre, » dit-elle, « apporte à la fois son lot de héros et de bêtes parmi les hommes. Et les gens sont les mêmes, quelle que soit la nation. »

Marianna Krasnodębska (et sa famille) a été honorée en 2001 du titre de Juste parmi les Nations pour le sauvetage de Józef, Moszek et Mordka Honig, Godel Huberman, Mendel Plinka, Aron Pindel, Hersze Apel, Icel Nudel, Mosze Susak, Szmul Wajzer, Szloma Tajerstan, Wolf Lewin et ses filles Hana et Gertrude. Marianna est née Jarosz en 1923.

La Pologne est le premier pays par le nombre de personnes honorées du titre de Juste parmi les Nations par Yad Vashem, mais en fait, j’ai l’intime conviction que ce nombre doit être beaucoup plus élevé. En effet, nombre de familles et polonais se sont tu à la fin de la guerre par peur de représailles pour avoir caché ou sauvé des juifs, de plus le sauvetage d’un seul juif, notamment en ville, nécessitait l’implication de nombreux polonais.

Beaucoup d’entre-vous qui lisent mes articles ne portent pas les polonais dans leur cœur, je peux le comprendre sans problème vu des réalités passées et également un bruit médiatique parfois loin de refléter les réalités de cette période de la guerre dans ce pays.
En Pologne occupée, le sauvetage de juifs avait pris une dimension tout à fait particulière. Aider un juif, lui donner à boire, à manger, le cacher était puni de mort. La sentence était exécutée sur le champ pour le contrevenant et pour les membres de sa famille, généralement devant la maison, au fond du jardin. Des centaines de polonais et de familles polonaises ont été exécutés de cette manière durant la guerre. Il est bon de le savoir.

Source: «Les polonais qui ont sauvé des juifs durant l’holocauste». Un livre édité par le Musée de l’Histoire des Juifs Polonais et par la Chancellerie de la présidence de la République de Pologne, et qui présente l’histoire de 128 Justes.

Partant du constat que votre famille était inévitablement condamnée s’il était advenu que l’on apprenne que vous cachiez des juifs chez vous, souvent par la dénonciation de voisins, qu’auriez-vous fait ? Telle est l’une des questions qui mérite d’être posée par tout un chacun avant de porter certains jugements à l’emporte-pièces.
Je pense que tous ces gens qui ont sauvé des juifs ne se sont finalement pas vraiment posé cette question.